Moi, Droitisant

« Moi, de Gauche (lol) !!?? »

Un grand élu de la Rose s’exprimait ainsi, il y a peu, devant mes oreilles ébahies. Évidemment « off the record », évidemment en forme de boutade, évidemment et cætera, quoi…. Interpellé en tant qu’Homme de Gauche, il répondait par ce trait d’humour décadent à un artiste lui posant la question des valeurs fondamentales que devaient véhiculer les forces de progrès dans un paysage politique aussi brouillé.

Youpi ! Après la Droite décomplexée, le règne de la Gauche décomplexée s’est enfin stabilisé sur sa nouvelle orbite géostationnaire. Je dis « enfin » parce qu’on l’attendait, ce coming-out, et avec une grande impatience. D’aucuns diront « clarification » pour définir ces élus transgenres qui n’ont jamais pu s’affirmer, sinon dans les recoins interlopes d’idéologies trop marquées et trop contraignantes à leur goût. Pauvres d’eux, qui attendaient depuis si longtemps qu’on leur crée ces toilettes intermédiaires, où déverser leurs molles opinions sans nécessité de les recouvrir après. Tout en lisant les Échos, faut-il le préciser.

Je me souviens encore de ces paroles prophétiques entendues, il y a une quinzaine d’années, alors que je déjeunais avec un responsable de cabinet rose : « Nous, les sociaux-démocrates sommes obligés de nous taire au sein de notre propre parti car on ne nous comprend pas ». Fini tout ça ! En 2016, on assume, on ne se cache plus, on ne se tait plus. On-se-lâche ! Et comme à « The Voice », c’est à celui qui présentera la plus grande gueule, pour le coup sur les thèmes historiquement confisqués par l’adversaire : économie libérale et sécurité, les deux mamelles de ce quinquennat, l’une de pleine responsabilité, l’autre de pleine opportunité. Et dans ce sillage de larmes et de sang, assaisonné de ratonnades intellectuelles, nombreux sont ceux qui osent enfin sortir de l’ombre à l’image de leurs modèles dirigeant (et non l’inverse), exposant à la vue de tous cette maladie honteuse cachée durant tant d’années : être à Gauche en étant de Droite. Une version revisitée du chancre mou, ça ne fait pas trop trop mal, mais ça suppure quand même bien sur les bords.

On nous a beaucoup parlé, ces derniers mois, de genre et de déterminisme. La politique n’échappe visiblement pas à ça. Combien sont-ils, cadres des Partis, à avoir penché pour la Gauche plutôt que pour la Droite par simple opportunité de carrière. Plus qu’on ne le croit, s’il s’agit d’en juger par les décisions prises, au niveau national comme au plus près du terrain. Marchés publics attribués, grâce à des cahiers des charges sur mesure, aux grands groupes du BTP plutôt qu’aux consortiums de PME locales, à Amazon plutôt qu’aux libraires indépendants…. La liste est longue. Sans compter les collusions et confusions ouvertement affichées entre les fonctions d’élu et ces mêmes grands groupes. Mais brouillons les pistes et hurlons au loup en montrant Barroso ! Quand le doigt montre la lune…

Et « En Marche », nous dit l’autre, qui est un peu le même que l’autre, mais en plus jeune bien qu’aussi fat. On peut effectivement se lamenter sur ces « trahisons », et se réconforter en expliquant que la gauche existe toujours, et que la représentativité d’un Premier Ministre à 5,63% de votes lors de la Primaire de 2011, comme la présence d’un « Bankable de Gala » à Bercy, sont des accidents de l’histoire. Toutes ces alliances n’avaient pourtant rien de hasardeux, encore moins de circonstanciel. Le socle idéologique partagé a toujours été là. La validation aujourd’hui affichée que la partie est perdue face à la financiarisation de la société était un constat acceptable et accepté depuis belle lurette dans cet Etat-Minor. La frontière a donc été franchie aussi aisément qu’un colon israélien parvient à obtenir un permis de construire. « Ici (à Droite, ndlr) on est chez nous ! » chantent-ils en guise de nouvel hymne à la joie transgressif.

Les élus locaux n’avaient pas attendu ce feu vert de la plus haute des autorités. Retraçons les parcours de ces nombreux notables de villes bourgeoises, transfuges d’une UDF giscardienne moribonde, ralliant des fédérations roses dans les années 80, seule chance de prendre le pouvoir en région sur des grands aînés qui leur barraient éternellement la route. Alors, changer de pied en coulissant du Centre au Centre, ça n’était pas casser trois pattes à un Giscard. C’était même le seul moyen de bousculer l’ordre établi des barons conservateurs tenant les territoires depuis des temps immémoriaux, et se succédant de droit divin. Mais comme un sou est un sou, un baron est un baron, peu importe la couleur de sa fleur. Qui veut la fin s’en donne les moyens.

Tout ça, c’est un peu comme les hémisphères de notre cerveau : le côté droit commande la partie gauche du corps. A une petite différence près : quand il s’agit du cerveau politique, le côté droit commande aussi la partie droite. Mince, ça penche dans mon oreille interne toujours aussi ébahie.

Lieux communs, me direz-vous à la lecture de ces mots. Je vous rejoins, et c’est bien malheureux de se trouver là, à déballer des évidences navrantes, en attendant que les bruits de bottes résonnent dans nos rues. Enfin, nous avons au moins une chance, tout ceci va se trouver réglé par des « primaires », un mot si bien trouvé qu’il nous ramène à la réalité, basse de plafond, des mois à venir.

Je m’en tiendrai certainement, pour ma part, à ce que je m’étais promis : en cas de guerre fécale, je pars à l’étranger. Et si je ne peux pas, je me tire à la chasse. En rêvant que, même avec mon air basané, je puisse tout de même faire illusion et sembler, ainsi, un peu de Droite.

Faisant gaffe, tout de même, à éviter les balles perdues.

Ça va bouger !

Je ne suis pas le plus ardent défenseur de la culture populaire française, je l’admets. Cet « art de vivre » dont on nous rebat les oreilles, et qui s’est soudain résumé médiatiquement à « boire un verre en terrasse avec des amis pour refaire le monde » n’est pas parmi mes pratiques les plus courantes. Il faut dire que dans ma région, le ciel capricieux se prête peu à ce type de loisirs. Soit-dit en passant, il n’avait jamais fait aussi beau un 13 novembre, de mémoire de moi-même. Connerie de réchauffement climatique…

Au lendemain du drame, touché par l’élan national et surtout par la décence de tant de gens de la rue qui, comme moi, se sentaient loin de ces élus qui piaffaient d’impatience devant leur campagne électorale interrompue, je me suis laissé conquérir par l’esprit du moment. Et par la défense de cette culture que j’ai choisie d’embrasser en dépit de mes origines mêlées.

A compter du 14 novembre, j’ai ainsi décidé de faire fi de tout ce qui m’énervait dans la partie française de ma double culture, les râleurs jamais contents de rien, jamais prêt à se plier à ce qu’on leur dit de faire, hostiles au changement, le type qui vous envoie balader lorsqu’on lui dit de bouger de la place qu’il a choisie, même si elle bloque le passage. Et puis, on ne parlait plus de « Mon confort, merde ! » mais de « Mon mode de vie, bordel ! ». La France changeait sous mes yeux, et cela consolait un peu de la douleur du moment.

Bref, je suis donc moi-aussi allé en terrasse toute la semaine, clamant haut et fort qu’on n’aurait pas la peau de mon mode de vie.

C’est incroyable comme un verre à pied peut contenir autant d’intelligence. J’ai arpenté les cafés, parlé à tous ces gens qui s’abreuvaient de bon cœur et de bon sens, échangeant des visions souvent passionnantes du monde dans lequel nous trinquions. J’étais finalement dans mon élément, un peu bobo, aventurier des zincs retrouvés, cherchant dans les « tchin » et les « santé » la pulsation de ce patrimoine commun qui allait collectivement nous grandir face à l’adversité. Je crois que je n’ai jamais tant aimé la France qu’à ce moment où elle s’aérait au fond d’un puissant ballon de rouge démocratique.

Et puis, un soir, la réalité a subitement repris ses droits. Le journal de France 2 venait de se terminer, Bruxelles était toujours en état de siège et, à Paris, la vie reprenait lentement son cours dans le douloureux prolongement des premières obsèques et des familles éplorées.

Nous en étions là, à ce point crucial de bascule, lorsque nos rires bruyants allaient enfin cesser de résonner faux dans nos peurs et nos tristesses intérieures. Le moment de nous transcender dans la souffrance collective, et d’être meilleurs. Ou d’être au moins à l’image de ce que le monde entier disait de nous sur la toile.

Toute la semaine, j’avais vu cette vie tenter de reprendre pied, à l’énergie de l’espoir. Les infos faisaient grand cas de ces artistes qui remontaient sur scène, essayant de nous redonner le sourire. L’art, l’éducation, la culture en première ligne ! J’y croyais presque, moi si naturellement irrité par mes semblables comme par moi-même.

Pourtant, ce soir, ma bascule bascula.

Tout commença par des images de cadres en costume sombre, assis autour d’une immense table de réunion. A première vue, ce n’était ni un séminaire du Gouvernement, même si le nombre d’inconnus autour de la table pouvait le laisser croire, ni l’annonce d’un nouveau plan social d’entreprise. Ou alors ce PSE se déroulait au siège de Marc Dorcel, tant ces individus à l’écran commençaient à se trémousser étrangement, le regard fixé sur leurs écrans de smartphone. L’un d’entre eux semblait même pris dans une transe sexuelle qui affolait sensiblement l’une de ses collègues féminines. Il me fallut de longues secondes avant de comprendre ce qui se jouait ici, quelques secondes de sidération lors desquelles j’identifiais enfin la nature des images diffusées. Oui, je vivais bien en direct, à 20h45 sur France Télévisions, une semaine après les attentats, la diffusion du dernier clip de Patrick Sébastien « Ça va bouger ».

A la sidération succéda la tétanie, puis finalement l’incompréhension de voir surgir, sur le service public, à une heure de grande écoute et dans la foulée d’un JT de larmes, cette réalité de notre sous-culture. Que la chaîne soit obligée de programmer le dernier clip de son animateur le plus primal, c’est une chose, mais pourquoi nous infliger cela en ce moment ? Était-ce vraiment ça, le service public de l’audiovisuel qui remontait sur scène, prêt à nous faire rire et à nous projeter dans un avenir de résistance culturelle ? Nous proposait-on pour faire passer l’amère pilule du deuil « Une petite pipe (hourra) ! », celle que Monsieur Sébastien avait précédemment vantée en live dans son « cabaret »  ? Et enfin, avec cette image de la culture française, ne risquions nous pas qu’un pays allié ait soudain envie de nous bombarder ?

Après avoir saturé mon cerveau de néant, ce triste épisode réveilla ma mémoire, balayant jusqu’au tanin de mes illusions.

C’est un fait, la culture à la française qu’on vante depuis des semaines, cette culture des fameux « CSP+ » dont je fais partie, n’est que la mousse masquant le véritable terreau culturel dominant notre pays. Celui qui fait des millions de téléspectateurs un samedi soir, entre pets et slips troués. Ce bouillon d’acculturation qui lave le cerveau plus blanc qu’un barbu radicalisé ne saura jamais le faire. Cette petite mort du temps de cerveau disponible qui n’a fait que gagner du terrain depuis les années 80.

J’ai du mal à croire que la petite pipe de Monsieur S. va sauver notre art de vivre. Car lorsque le générique du Grand Cabaret cessera, et que les bons français iront se coucher, ils rêveront du bulletin bleu marine qui leur garantira le droit de chanter « Le Popotin » à une heure de grande écoute, entre deux rondelles de saucisson et un ballon de rouge pris à la terrasse de l’indigence. Et si nous inscrivions le droit fondamental de montrer son cul à la télé dans la constitution ? Ça ferait sans doute un bon programme électoral pour la prochaine présidentielle. Ainsi, dans le respect et la fraternité de la fête du samedi soir sur France 2, nous pourrions chanter à nos compatriotes musulmans, un tantinet choqués par la gaudriole, l’un des tubes de notre animateur favori : « Ah si tu pouvais fermer ta gueule ».

On ne me fera pas écrire que je soupçonne l’animateur de France 2 d’être le porte-drapeau de la droite extrême. Je laisse cela à d’autres  car j’ai lu dans un livre célèbre un truc du genre « Pardonnez-lui car il ne sait pas ce qu’il fait ». Ce qui est peut-être plus grave, si on y réfléchit bien.

Tout a bien changé le 13 novembre. On pensait entrer dès le 14 dans le plus grand bistrot du monde mais on a fini le 6 décembre dans les toilettes du cabaret, ambiance fin de nuit. On y était accueilli par le maître des lieux, notre Patrick national, qui nous chantait : « On est des dingues ».

Ça collait en effet mieux à la situation que « Ça va bouger »…

« Resistance is futile »

Dans la série Star Trek, on trouve une espèce extra-terrestre nommée les Borgs. Un Borg est un être mi-machine, mi-organique, sa partie organique étant constituée des espèces que cette société prédatrice a « assimilées » durant son voyage dans l’espace infini. Les Borgs vivent dans un immense vaisseau en forme de cube, forteresse imprenable sans autre beauté que sa géométrie anguleuse, aussi froide qu’effrayante.

La société Borg est organisée en ruche, sous la forme d’une conscience collective. Seule la Reine, autorité suprême et ordonnatrice, possède une forme de conscience individuelle, mettant son intellect au service du contrôle de la Ruche. Au sein d’une organisation sociale immuable, les sujets garantissent la bonne conduite de leur mission qui a pour seul but d’intégrer à la conscience collective, par « l’assimilation », l’intelligence et les connaissances des individus d’autres espèces. Intelligence et connaissances dont, en l’absence de liberté de penser, ils ne font rien…

L’étendue du vocabulaire Borg se résume en sept mots : « Resistance is futile : you will be assimilated » (la résistance est inutile, vous allez être assimilés).

On retrouve cette même typologie de personnages dans la série anglaise Doctor Who, avec la variante des Cybermen, robots assimilant les humains en leur ôtant toute trace de sentiments *.

Le vocabulaire des Cybermen est un brin plus varié, puisqu’on peut passer de « You will be deleted » (Vous allez être effacés), lorsqu’ils sont confrontés à trop de résistance, à leur expression phare « You will be upgraded » (vous allez être améliorés).

Ce matin à l’aube, dans le département de Seine-Inférieure, les CRS mandatés par la Préfecture ont évacué un campement « zadiste » pacifiste au lieu-dit de la Ferme des Bouillons. On aurait déjà beaucoup à dire sur ce terme de « zadiste », dévoyé quelques mois seulement après avoir été créé, lorsqu’on a connu un tant soit peu le mouvement citoyen qui a conduit à ce qu’une poignée de défenseurs d’une exploitation agricole conteste, par son occupation pacifique, la décision d’une ville d’avoir vendu cette ferme de 4 Ha à un géant de la grande distribution, qui voulait sans nul doute y implanter l’une de ces multiples enseignes. Plutôt que des « punks à chien » comme on aime à nous présenter les fameux zadistes, on a retrouvé dans ce mouvement de défense des citoyens engagés de toutes générations et de tous horizons. Ceux-là mêmes qui choisissent, dans des combats du quotidien et de proximité, de témoigner d’une volonté de changement de paradigme lorsqu’il s’agit d’agriculture, de consommation ou de santé. Des militants qui ne faisaient pas trop de bruit, étaient totalement pacifistes et menaient un combat juste dans un contexte qui, on l’a vu cet été en pleine « crise agricole », mérite qu’on se questionne sur des choix absurdes faits chaque jour à côté de chez nous, au risque de nous voir imposer les modèles productivistes hystériques de nos voisins allemands ou espagnols.

Seulement voilà, tout ceci était ILLEGAL. Ce qui ne rendait pas plus simple pour l’Etat l’évacuation du site, malgré les décisions de justice l’y autorisant. Un mouvement sans violences, un soutien de la population, une occupation festive et bon enfant… Comment ramener de l’ORDRE dans tout ça ?

Lorsqu’il s’est agi pour les pouvoirs publics de tenter de sortir par le haut de cette situation, une véritable machine infernale s’est mise en marche. Et le cube Borg a plongé dans le bouillon.

L’Etat, de son point de vue d’Etat, ne pouvait évidemment pas autoriser une association menant une occupation illégale depuis plus de deux ans (même si pacifiste et fédérant des citoyens bien sous tous rapports) à participer à un appel d’offres de reprise du site sous statut agricole. De son point de vue d’Etat, c’était légitimer par ailleurs tous les zadistes de France et de Navarre, et dire de manière sous-jacente qu’il y a de l’espoir à Notre Dame-des-Landes et partout ailleurs où des gens se battent pour la bonne cause hors du cadre normé où on peut aisément les contrôler.

Il fallait donc que le système trouve sa parade, construise une riposte en cohérence avec sa conscience collective et use de ses armes pour assimiler à nouveau cette situation dans ses rouages.

Et c’est bien évidemment ce qui s’est passé.

Je n’ai nulle envie de partir dans une critique des complices de cette machine qui, individuellement, pensent sans doute que leur action est bien-fondée. Même si l’issue est extrêmement injuste pour ceux sans qui le combat aurait été perdu depuis longtemps face au Gros Bill, un minimum a sans doute été gagné et une ferme probablement sauvée. Consolons-nous comme on peut, même si la Ferme des Bouillons rejoindra sans doute bientôt la ruche Borg (version bio) de la FNSEA dont elle sera probablement l’un des alibis fleurons de demain.

Si elle appelle à la vigilance citoyenne, la suite de cette affaire est pourtant moins intéressante que ce dont elle témoigne, une fois de plus, ici et maintenant : la réintégration calculée et sournoisement méthodique du passé, du présent et de l’avenir d’un projet issu d’une  pensée libre et responsable dans l’ordre social établi, dans le collectif contrôlé de la Reine Borg, dans la mécanique huilée du Cyberman, qui transforment des sentiments de libre-arbitre considérés comme dangereux en une perspective d’avenir forcément améliorée par la qualité structurelle que la machine lui apporte.

On pense au philosophe américain Robert M. Pirsig, en voyant comment, dans cette triste histoire, l’ordre social a pris le pas sur l’intellect, comment l’idée de liberté a buté contre les outils de contrôle d’une société bien installée dans ses mécanismes routiniers et autres manipulations usuelles. Le dynamique a buté contre le statique. Témoin le joli communiqué de la Préfecture qui vient raconter l’histoire officielle à des médias qui ne le sont pas moins.

« Résistance was futile : you have been assimilated ! », clament nos Borgs.

 

* Sur ce point, les spécialistes y verront évidemment la filiation et l’inspiration qu’ont pu trouver les scénaristes américains chez leurs cousins anglais.

La dame derrière l’hygiaphone

« – Vous pouvez parler plus fort ? »

La dame derrière l’hygiaphone n’a même pas levé les yeux du formulaire type que je lui ai remis. Je me retourne un peu gêné. La salle d’accueil (plutôt le sas, tant la pièce est petite) est comble. Et étonnamment calme. Le calme des gens résignés, sans doute. Sur le sol, une ligne jaune. « Ne pas dépasser pour raisons de confidentialité ». Mais la ligne est juste à 50 centimètres derrière mes talons et il va falloir que je parle plus fort, car la dame derrière l’hygiaphone veut entendre distinctement mon histoire. Pas seulement la lire sur le formulaire où j’ai déjà minutieusement tout exposé. Lire prend du temps. Elle n’a pas ce temps.

A son corps défendant, il faut dire que ça se bouscule au portillon. Je respire un grand coup pour trouver le courage nécessaire. Un copain, qui a connu ça, m’a dit qu’il ne fallait pas avoir honte. C’est le problème de plein de gens. Ils viennent là, ont trop honte, et personne ne les aide. C’est d’ailleurs ce qui constitue une partie des économies masquées du système et permet de minimiser un peu l’ampleur de la misère.

Alors je me lance à haute voix, m’apercevant à ce moment-là que j’avais bel et bien murmuré lors de ma première tentative :

« – Je viens de perdre mon appartement parce que je ne pouvais plus payer mon loyer, je suis à la rue… avec ma femme…. On s’est marié il y a deux mois aujourd’hui… »

A mesure que je débite la suite de mon histoire, la dame derrière l’hygiaphone coche des cases sur un formulaire à elle. Couple de moins de 25 ans, sans emploi, aucune aide, sans domicile fixe… Elle me propose des places d’hébergement d’urgence. J’ai le malheur de répondre que nous pouvons encore dormir quelques nuits chez un ami étudiant, que celui-ci doit laisser son appartement très bientôt, pour les vacances d’été, que là les problèmes commenceront vraiment. La dame derrière l’hygiaphone me passe une soufflante. Je lui fais perdre son temps. Nous ne sommes pas une urgence. Il y a tellement de gens qui attendent, dont certains seront même obligés de revenir demain, dont certains sont « vraiment à la rue », gronde-t-elle. J’insiste. Je lui dis que c’est mon cas, que j’ai attendu deux jours mon tour, que je ne veux pas être pris de court. Putain ! Que je veux juste m’en sortir, anticiper l’inévitable ! Pourquoi elle ne comprend pas ça ?

Je parle fort maintenant, bien trop fort. Je me retourne, les gens discutent tout bas entre eux, me regardant. Pas surpris, non. C’est juste une occasion de lier.

La dame derrière l’hygiaphone m’observe. J’essaie de décrypter son regard, mais c’est impossible. Elle en voit trop, des comme moi. Des pires certainement aussi, d’où l’hygiaphone. De ce côté-ci, je ne sais pas ce qui traverse mon regard, je suis peut-être en train de la supplier. Sans doute.

Après de longues secondes, je vois ses lèvres se pincer. Je suppose qu’on ressent ça au moment d’un verdict : le trouble, la peur, l’espoir, la colère… bref, le gloubiboulga émotionnel dans la tête.

La dame derrière l’hygiaphone finit par hocher la tête et soupirer. Une seule pensée me traverse l’esprit : « C’est mort ». Pourtant, elle saisit un tampon, l’appose en bas du formulaire qu’elle me rend après avoir griffonné quelques mots dessus.

« Vous avez rendez-vous demain matin à 10h avec l’assistante sociale… »

Je n’en crois pas mes oreilles. Mon ami m’a dit aussi que si je passais cette étape, si je réussissais à obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale, j’aurais déjà fait une bonne partie du chemin. Une petite lueur s’allume au fond de mon cerveau, resté en état de choc depuis des semaines que l’incertitude dure.

« … Et surtout venez avec votre femme, c’est important que l’assistante sociale vous connaisse et vous entende tous les deux exposer votre situation ».

J’ai bien compris le message, on viendra avec nos mines de joli petit couple propre sur lui, mais total à la dérive. On va apprendre… à se vendre. Vendre notre histoire, vendre notre misère, être meilleurs que « la concurrence ». Les places sont chères, je l’ai vite compris.

Je souris à la dame derrière l’hygiaphone, mais déjà elle ne me voit plus.

« Suivant ! »

Un autre anonyme franchit la ligne jaune.

Le rendez-vous du lendemain s’est bien passé. Quelques jours plus tard, nous avons trouvé un petit appartement. L’assistante sociale nous a orienté sur toutes les démarches à faire et, comme j’ai la chance d’être débrouillard et d’avoir un bagage intellectuel correct, j’ai écrit partout de belles lettres motivées et pleines de détails. J’ai rencontré tout le monde, et obtenu mois après mois tout ce que le système pouvait me proposer. Certains, dans leurs discours ou leurs fantasmes, m’ont sans doute collé l’image de l’assisté, qui profite et abuse. L’éternelle rengaine de ceux qui vont bien. Mais ce furent bel et bien des années éprouvantes. J’ai appris à ravaler ma honte en toute circonstance, dans ces rendez-vous où je me foutais à poil, comme lorsque je traversais la ville avec mes colis d’aide alimentaire. J’ai compris amèrement cette chose essentielle : dans le système, il ne faut jamais avoir honte si on veut survivre. Il faut parler, demander, toujours demander, écrire, rencontrer. Surtout ne jamais disparaître, exister encore plus fort que quand tout va bien. Exister plus que d’autres. Et bien sûr il y a l’indispensable coup du destin qui fait tourner la roue bien ou mal. Les chances sont inégales, dans ce système comme dans les autres.

Plus tard un petit boulot dans une station-service m’a permis de reprendre mes études. Ce n’était pas la grande vie, loin de là, et le repas de Noël du CCAS fut souvent complété par quelques boîtes de foie gras volées à la grande distribution. Quant à EDF, je les remercie encore pour la simplicité de leurs anciens compteurs qu’on pouvait déplomber, de manière à se chauffer un tant soit peu les soirs d’hiver.

Un jour, j’ai quitté tout ça. Le message d’un vieux copain sur le répondeur téléphonique : un premier boulot, un vrai, loin d’ici. Le déménagement fut financé par le remboursement de la caution de mon logement. Un comble, alors que les services sociaux l’avaient payée pour moi. L’un des nombreux paradoxes du système, comme si, en prime, il me remerciait de l’avoir si bien utilisé…

Les années ont passé. Je suis resté débrouillard, j’ai gravi les échelons d’un autre système, celui qui menait à l’emploi fixe et à la propriété privée. Un toit sur ma tête, rassurant. Aujourd’hui, je paye mes impôts comme on rembourse une dette à la société.

Hier j’ai parlé avec un jeune gars de ma boîte, en fin de contrat. Il a trois gosses et sa femme ne bosse pas. Il me demandait de faire quelque chose pour lui. Aux cadres de faire le sale boulot et de choisir qui va partir et qui va rester. Mon système n’a plus d’argent, paraît-il.

Ce gars, il m’attendait derrière sa ligne jaune.

J’étais sa dame derrière l’hygiaphone.

Tant va la cruche à l’eau

Les récentes révélations d’un média en ligne sur l’organisation du « Clan-de-la-Rose-des-bords-de-Seine-Inférieure » me donnent l’occasion de revenir sur les Chroniques du Duché, que vous avez été nombreux à découvrir (un grand merci, en passant).

Alors que je m’apprêtais à publier une suite aux aventures de notre Premier Vassal, me voilà pris par surprise. La réalité dépasse soudain la fiction (qui pourtant ne dépassait jamais la réalité) et je me trouve tout autant dépassé, sur ma droite comme sur ma gauche, par une opinion locale stupéfaite qui découvre ébahie, ou faussement candide, la dure réalité de cette féodalité d’à côté(s).

D’autres, mieux introduits que moi dans les sphères concernées, ont même fait mine de tomber de l’arbre, tel le fromage de Corbeau. Fromage un peu trop affiné, il est vrai, par les longs mois passés dans la cave, à la vider. Un cas isolé, ont crié les fidèles d’entre les fidèles, une cabale médiatique ! Ces chers vassaux ; jamais à cours d’aveuglement, ou d’un bon point espéré pour services rendus sur les réseaux sociaux ou dans les colonnes de la presse locale.

« Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée ». Pauvre Perrette, à trop caser dans toutes les strates ducales ses nombreux époux, fils, filles et autres cousins, tout en tétant abondamment elle-même au pis, voilà patatras qu’elle voit son pot tomber.

Cet interlude médiatique, qu’on pourrait comparer à la vache normande qui interrompait les programmes TV de notre enfance, ne nous mènera malheureusement pas bien loin.

Ceux qui, au parterre des opposants, profitent de cette triste affaire sont les premiers à se délecter de la future crème les attendant dans les cuisines du château. Vivement les prochaines échéances que Bleus et Bruns prennent allègrement la place des Roses au banquet ! Les voici trépignant d’impatience, l’œil rivé vers leur prochaine campagne, celle qui les fera enfin Seigneurs à la place du Seigneur. Et si aujourd’hui ils nous arrosent de leurs promesses rédemptrices qui lavent plus blanc, demain le confort du système l‘emportera à nouveau. Leurs fils, femmes et cousins prendront la place d’autres familles déchues. Encore faut-il que celles-ci lâchent des situations durement gagnées, à la sueur d’autres fronts que les leurs. De belles batailles nous attendent dans les couloirs des palais !

Ainsi se poursuit le lent cycle de la décadence, inexorablement. Tristement, la professionnalisation de la politique a nourri les défaillances d’un système dépassé, entretenant ces entre soi et autres organisations féodales que j’aime à vous narrer… entre deux nausées.

Oui, citoyen, la roue va tourner, je veux le croire. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?

En attendant, faisons fi de notre pessimisme et ne boudons pas notre plaisir, un beau gadin comme celui-là, c’est déjà ça de pris !

« On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant »

Merci à Jean de la Fontaine

 

 

 

Mathématiques stratégiques

Le Premier Vassal calcule, encore et encore, comme le lui ont appris ses pères. Peu importent les rumeurs colportées par les chants des troubadours narrant que le peuple a lui-même ouvert les portes fortifiées des petites Baronnies aux troupes des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises. Peu importe qu’on dise que ce bon peuple a vendu sur un plateau la tête des Barons du Clan de la Rose. Oui, peu importe tout cela. Le Premier Vassal calcule, encore et encore.

Il se remémore les sages paroles que le Seigneur lui a mille fois répétées, durant toute son éducation de Premier Vassal : « Souviens-toi, petit Vassal, notre bon peuple est stupide et servile. Pour nous, qui sommes au sommet de la pyramide, seule compte la roue qui tourne, cette roue du pouvoir, ce cycle infini dans lequel la destinée divine nous a inscrits. Nous reprendrons demain ce qui nous a été injustement ôté hier, car nous ne sommes pas les élus du peuple, nous sommes les élus de Dieu ».

Pourtant, quand bien même ces paroles rassurent, quand bien même les calculs frénétiques mobilisent l’esprit du Premier Vassal, le Fief vit une déroute. Une déroute totale.

Le premier assaut a vu l’attaque conjuguée des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises ravager les terres du Clan de la Rose, exterminer les dernières forteresses des Rouges-Terres, déraciner les déjà trop rares bastions des Boisvert. Dix années de conquêtes qui se sont effondrées en quelques jours, en quelques mois. Le second assaut a vu les Bleus du Pommier pousser leur avantage, sous la conduite extatique d’un Roy Nain revanchard qui avait habilement rallié quelques troupes brunes à sa cause. Jouant habilement sur la peur des vils Sarrasins qui veulent la chute de la chrétienté, ou encore sur la lâcheté de ce Roy Fainéant qui a ruiné les provinces par trop d’impôt, les Bleus du Pommier ont repris sans coup férir les Baronnies depuis longtemps perdues.

Deux semaines ont passé depuis la fin des hostilités, et les petites mains du Clan de la Rose pleurent encore leurs chers disparus. Partout les purges font rage. Ceux qui ont été au service des perdants trouvent sur la porte de leur domicile le sceau peint des Bleus du Pommier, qui annonce leur inévitable et prochain exil. Nombreux sont ceux, dépenaillés, qui marchent déjà en file vers la Capitale du Fief, seule survivante à cette déroute historique. Les voilà, pauvres hères, à la recherche d’un emploi ou simplement d’un refuge. A la Capitale, on fait de la place à quelques-uns, parmi ceux qui ont servi avec le plus d’allégeance. Mais il faut avant tout accueillir et reclasser tous ces Barons roses égarés, comme effarés, qui n’ont toujours pas compris les ressorts de l’assaut qui les a laminés. Ou qui ne veulent pas comprendre, au risque d’admettre que leur Seigneur, et le Roy Fainéant qu’il sert, puisse avoir quelque responsabilité dans l’humiliante défaite. Mais à la Capitale, il n’y aura pas de place pour tout le monde, surtout pas pour les vaillants soldats de la base, qui durant des mois, ont professé porte à porte la senestre parole. Les voici, si dévoués, qui même à terre continuent de chanter mécaniquement les louanges de leur Roy, vivant dans l’espoir que la prochaine campagne lave cet affront, comme leurs souvenirs meurtris.

Ils se rassurent en regardant leur Premier Vassal, qui semble étonnamment serein et maître de lui. Nombre des siens, parmi les dignitaires de la cour du Fief, sont toutefois dans l’incompréhension de cette attitude, alors que le Royaume même tremble sur ses fondations. Le Premier Vassal n’en a cure. Il se dit, philosophe, que sa Capitale a tenu bon, feignant d’oublier que les Bruns des Chemises ont pénétré loin les abords de la cité, avant d’être repoussés in extremis.

Quand bien même le Duché réunifié viendrait à tomber l’an prochain, voire même le Royaume dans deux ans (au train où vont les conquêtes de l’ennemi, rien d’impossible) le Premier Vassal calcule, cynique, et construit mentalement son scénario idéal. Le peuple versatile, se dit-il, sera vite déçu par les Bleus du Pommier. Quant à leur Roy Nain, s’il venait à revenir, comment ne pourrait-il décevoir à nouveau ceux qu’il a tant désenchantés lors de son premier règne ? Pendant ce temps, ici, le Seigneur trop âgé aura laissé le Duché à son destin et lui, le Premier Vassal, en digne successeur et symbole vivant d’une Capitale qui aura résisté aux années de terreur bleues et brunes, affirmera enfin son autorité absolue sur ce Duché à reconquérir.

Pourtant, dans ce moment paradoxal d’extase intellectuelle vécu au milieu des ruines fumantes, le Premier Vassal nourrit quelques inquiétudes. Il sait que le plus important des Barons locaux, Messire Lépompe, a été forcé face à l’assaut de trouver refuge dans la Capitale. Lépompe est un tout jeune Baron, qui jouit depuis quelques mois d’une influence grandissante auprès du Seigneur, et a toute son oreille. C’est d’ailleurs le Seigneur lui-même qui l’a placé à la tête de l’une des deux grandes Baronnies du Duché, malheureusement perdue. Le Premier Vassal se souvient bien de cette habile manœuvre, dont le Seigneur est coutumier : nommer le précédent Baron, un peu trop âgé à son goût et surtout moins docile que par le passé, dans l’une des Assemblées de Sages du Royaume et le remplacer par un jeune loup aux dents acérées.

Il continue d’observer autour de lui, et constate que la même chose s’est récemment produite avec le précédent Duc, remplacé par un jeune chevalier sans peur, lui aussi totalement dévoué au Seigneur. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le Premier Vassal n’aime pas voir arriver si près ces intrigants que le Seigneur lui a expressément demandé de faire siéger en tant que membres honorifiques au Conseil de la Capitale.

Membres honorifiques aujourd’hui, mais demain ?

Reviennent en tête du Premier Vassal ces histoires, contées par les nobles autour des feux de camps qui précèdent les grandes campagnes, des histoires aux décors de repas fastueux organisés par le Seigneur avec ses Grands Vassaux et autres Barons. La légende ne dit-elle pas qu’à la fin des repas, certains convives sont invités à accompagner le Seigneur pour déguster un rare tabac d’Orient dans un cabinet privé. A la suite de quoi, ces convives privilégiés décident subitement, dès le jour levé, de se retirer de leurs fonctions au profit d’un jeune protégé du Seigneur qu’on connaissait à peine quelques jours auparavant. Quand ils ne disparaissent pas subitement sitôt la dernière bouffée inhalée !

Les bruits courent que le Seigneur réunira prochainement ses fidèles pour faire le point sur les cuisantes défaites que leurs provinces viennent de connaître. Là, monte une sourde angoisse chez le Premier Vassal. Soit, il a parfaitement tenu son territoire, mais cela en fait d’autant plus un territoire convoité par de jeunes rivaux pleins d’ambitions et de rage de servir. Et lorsqu’il se regarde dans le miroir, il ne peut s’empêcher de penser, aux premières traces de l’âge, qu’il a déjà longtemps servi son Seigneur. Et si la dernière bouffée était bientôt pour lui ?

Du côté du peuple, évidemment, on ne comprend pas toutes ces subtilités, ces angoisses qui vous étreignent dans la nuit noire lorsque vous exercez le pouvoir, ces enjeux cruciaux liés à l’exercice des plus hautes responsabilités. Non, du côté du peuple, on est bassement obnubilé par des histoires de ventre qu’on dit trop vide, de toit qu’on dit rechercher, de famille qu’on dit devoir nourrir. On se plaint, on se jette comme des idiots dans les bras des Bruns des Chemises, juste parce qu’ils se disent près de vous, comme vous. Ce peuple ne comprend rien à rien aux exigences d’une noblesse élue par Dieu, qui se situe loin au-dessus de la crasse humanité.

Alors, faisant fi de la déroute, le Premier Vassal va calculer, encore et encore, et inclure à l’équation de son devenir glorieux l’incontournable destruction de ses rivaux avant qu’ils ne se fassent trop pressants.

Quant au bon peuple stupide, qu’il se contente de suivre aveuglément, car en cela est son unique destin.

Le prix de l’allégeance

En ce soir de février, le Premier Vassal a invité les autres grandes familles du Fief pour évoquer la répartition de la Dîme. Sont présents les Boisvert, représentés par Michal le Grobios, et les Rouges Terres, conduits par Diedrick la Faucille. Ceux-ci sont venus avec force troupes participer à cette conférence exceptionnelle, stationnant leurs armées dans la cour du château en signe de défiance. Car selon des rumeurs persistantes, la Dîme serait, cette année, principalement partagée avec les petites baronnies rurales du Clan de la Rose, famille du Seigneur et du Premier Vassal.

Rien d’étonnant au fond. Les petits Barons règnent en maîtres sur leurs terres, qui entourent et protègent la Capitale du Duché. Ils exercent une tutelle sans faille sur leurs serfs et leurs vilains, là où de nombreux autres fiefs sont récemment tombés aux mains des familles ennemies, les Bleus du Pommier dans le meilleur des cas, les Bruns des Chemises dans le pire. Lors des dernières campagnes menées par ces ennemis héréditaires du Clan de la Rose, les petites baronnies ont permis au Seigneur et à son Premier Vassal de conserver la mainmise sur la plus grande cité du Duché. L’influence des petits Barons roses n’ayant d’égale que leur allégeance, l’idée qu’ils soient doublement récompensés pour services rendus attise l’ire des autres grandes familles.

Les Boisvert et les Rouges Terres sont pourtant les alliés historiques de la famille de la Rose. A l’échelle du Royaume et dans chacune de ses provinces, elles ont accompagné toutes leurs campagnes, mettant leur indispensable force d’appoint au service d’idées qu’elles disaient partager. Sans ce renfort, il eut été exclu que les Seigneurs du Clan de la Rose puissent reconquérir méthodiquement chaque parcelle du Royaume. Cette alliance vertueuse mena jusqu’à la consécration suprême : la chute du Roy Nain, chef incontesté des Bleus du Pommier qui avaient régné près de deux décennies sur le Royaume. Son remplacement par un bien opportuniste Roy Fainéant de la Rose fut fêté en grande pompe par les Boisverts et les Rouges Terres. Un temps le Clan de la Rose leur accorda de nombreuses faveurs : postes clés, retombées sonnantes et trébuchantes… Rien n’était trop beau pour ces précieux alliés.

Mais la lune de miel entre les grandes familles dura peu de temps. Les Seigneurs du Clan de la Rose, à l’égo bouffi de pouvoir, se crurent autorisés à gouverner le Royaume de plus en plus seuls. Les Boisverts et les Rouges Terres en furent pour leurs frais, voyant jour après jour les richesses royales emplir les poches de leurs anciens frères de bataille, restés trop longtemps éloignés de la Couronne pour pouvoir résister à ses tentations.

La déception des sujets fut tout aussi grande. Le pain manquait dans les villes et les campagnes, alors qu’ils savaient leur Roy Fainéant en train de s’encanailler auprès de jeunes ingénues qui, si elles n’étaient pas séduites par sa beauté forte ingrate, l’étaient à tout le moins par l’aura du pouvoir. Les troubadours chantaient les histoires, au gré des chemins provinciaux, d’un Roy surpris au petit matin sur sa monture alors qu’il quittait les jupes des belles du Royaume.

Il s’en fallut ainsi de quelques mois, mal négociés par les Seigneurs au pouvoir, pour que de nombreuses provinces commencent à retomber sous la coupe des familles ennemies. Même la lutte contre les Sarrazins, placée sous l’esprit de la Saint Paulin, ne parvenait plus à mobiliser les sujets en faveur du Clan de la Rose et de ce Roy sans culotte. Mais l’arrogance des Seigneurs de la Rose persistait, enfermés dans leurs tours d’ivoire, lâchés par leurs alliés d’hier, mais toujours portés par leur orgueil démesuré.

C’est donc dans ce contexte de tensions à l’échelle du Royaume que se tient la première Conférence Locale de la Dîme, voulue par le Premier Vassal pour maintenir une unité des familles au sein d’un Fief devenu l’une des dernières places fortes du Royaume. Preuve en est qu’il a personnellement accueilli, l’après-midi même, le Vice Roy sur ses terres. Celui-ci était venu, accompagné du Seigneur, pour sceller la réunification du Duché (nous reparlerons, lors d’une prochaine chronique, de ce pan important de l’histoire féodale qui avait vu naître, au siècle dernier, un Haut Duché et un Bas Duché lors d’une guerre fratricide entre deux Seigneurs du Clan Bleu du Pommier, ancêtres du Roy Nain).

Mais cela n’impressionne par les Boisverts et les Rouges Terres qui, en ce soir de février, comptent bien être remerciés de leur fidélité au Duché. Les affaires du Royaume sont une chose, les questions locales en sont une autre. Et même si elles apparaissent critiques en public, mimant en cela les postures nationales de défiance vis-à-vis du Roy fainéant, les deux familles se considèrent constructives. Elles n’ont jamais vraiment abandonné leur soutien au Premier Vassal, quand bien même ce soutien est parfois du bout des lèvres. Et qu’il ne soit pas dit à Michal le Grobios ou à Diedrick la Faucille que plusieurs petits barons roses au verbe bas vont peser plus, dans la Capitale du Duché, que quelques gros barons rouges et verts au verbe haut !

Les Boisverts savent toutefois que leur alliance avec les Rouges Terres face au Clan de la Rose est fragile. Les Rouges Terres, malgré leurs coups de mentons, sont en déclin, et leur existence dans les Provinces reste souvent très dépendante du bon vouloir du Clan de la Rose. Fort heureusement, ils l’ont garanti haut et fort à Michal : leur fierté ne se monnayera à aucun prix.

A l’heure d’ouvrir sa Conférence de la Dîme, le Premier Vassal est encore tout auréolé de son après-midi majestueux, qui a principalement consisté à tenir de nombreuses portes à son Seigneur et son Vice Roy. Que peuvent bien comprendre ces Boisverts et autres Rouges Terres qui tentent de l’impressionner en stationnant ostensiblement leurs troupes dépenaillées dans la cour de son château ? Il conchie ces familles décadentes qui n’ont jamais eu de Roy, ou de même de Vice Roy, à elles ! Oseraient-elles le défier, lui le Premier Vassal qui se voit chaque jour un peu plus près d’hériter de la Capitale du Duché ? Car qui, sinon lui, lorsque le Seigneur décidera de se retirer définitivement ?

C’est dans cet état d’esprit, peuplé de rêves érectiles, que le Premier Vassal engage les discussions sur l’impôt local. Mais la tension avec ses « partenaires » devient vite palpable. A peine ouvre-t-il la séance que l’arrogant Michal l’interrompt avec force : « C’est bien beau, l’ami, lance-t-il au Premier Vassal, mais en un mot : combien pour moi et les miens ? ». Suivi en cela par un Diedrick conquérant, qui lance un tonitruant : « Je suis d’accord avec Michal ! ».

Le Premier Vassal se raidit, piqué au vif par tant d’irrespect. En quelques instants, il analyse la situation. Il connaît bien ce Michal, autant qu’il le méprise. Ce porc l’a tant de fois défié en public, après lui avoir garanti son soutien en privé. Le Rouges Terres, quant à lui, n’est rien d’autre qu’un simple suiveur qui doit faire bonne figure devant son clan.

Les yeux du Premier Vassal se rétrécissent, il a choisi sa stratégie, il ajuste sa cible : « Vos propos sont peu amènes, Messire du Boisvert. Une fois de plus, la vérité vous est masquée par le voile de l’ignorance. Mais au fait, ne sont-ce pas vos amis que j’ai entendus ce matin étaler tous leurs doutes à mon encontre sur la place publique, alors que nous avions décidé, vous, moi et Messire Diedrick, de débattre ce soir entre partenaires solidaires ? Je ne m’étais point encore levé que déjà le crieur public hurlait sous mes fenêtres les réserves que votre famille exprimait à l’égard de mes soi-disant choix de répartition de la Dîme. Ne vous avais-je pas garanti, les yeux dans les yeux, qu’ils seraient des plus honnêtes et des plus transparents ? Dois-je en déduire, ici et maintenant, que vous et votre famille n’êtes que serpents venimeux dont le feu sort de la bouche, tant l’intérieur de vos corps est rempli de traîtrise ? »

L’attaque est précise et cinglante. Pris au piège de ses stratégies contradictoires, Michal n’a qu’une issue pour ne pas perdre la face devant les siens, celle de faire son habituel fier à bras. Il se lève brutalement, renversant sa chaise, et fait signe à sa cour de le suivre. Il quitte la salle non sans lancer, théâtral, une dernière menace : « Vous et les vôtres de la Rose ne pourrez pas toujours gouverner seuls ! Sans nous, les Baronnies tomberont les unes après les autres. Je vous promets le sang et les larmes, lorsque la famille Bruns des Chemises entrera, conquérante, dans ce Fief. Là, vous ne nous trouverez plus, ni nos troupes, pour vous soutenir. Ce voile de l’ignorance, c’est le vôtre, celui de l’orgueil du Clan de la Rose qui vous fait croire en votre éternité ! »

Les bruits d’armure qui s’éloignent résonnent longuement dans les couloirs du château. Un froid glacial parcourt la salle de conférence.

Le Premier Vassal jette un œil du côté des Rouges Terres. Durant la joute, le Baron Diedrick est resté impassible. D’un geste discret, il intime aux autres représentants de sa famille de faire de même. La tension atteint là son paroxysme. Le Rouge Terres prend son temps, se racle longuement la gorge, et finit par lancer plein d’assurance au Premier Vassal : « A coup sûr, la créature venimeuse et félonne qui vient de nous quitter ne mérite pas qu’on lui fasse du bien ! ».

Le Premier Vassal lui sourit : « Mon bon ami, je te remercie ainsi que ta famille pour cette fidélité sans faille. Reprenons maintenant le fil de nos débats et procédons au partage le plus équitable qui soit, dans l’intérêt commun. Très cher Diedrick, Baron incontesté des Rouges Terres, dis-moi, combien veux-tu ? »

Et si on ne faisait rien

Pur produit de la féodalité locale, le Premier Vassal a patiemment servi son Seigneur jusqu’à ce que ce dernier, appelé à de plus hautes fonctions par le Président du Royaume, ne lui laisse le rôle de « Gardien du Fauteuil ».

« Gardien du Fauteuil », c’est un peu un métier d’intérimaire pour Premier Vassal, en mieux payé tout de même, surtout quand on peut cumuler en gardant sous sa coupe une petite Baronnie. On se glisse alors dans les chaussons du Seigneur, enfin, on les emprunte. Car lorsque le Seigneur décide de faire une inspection de contrôle, entre ses nombreux voyages, il vient reprendre son Fauteuil l’histoire de quelques heures.

Là, le Premier Vassal s’agenouille pour enfiler avec déférence ses chaussons toujours chauds au Seigneur, chaussons qu’il a à peine usés en son absence car il sait combien le Seigneur y tient. Puis il va se réfugier dans une antichambre, pour peaufiner son rapport sur les événements qu’il a gérés durant son intérim. A ce moment, il a bien une goutte de sueur qui perle dans son dos, même s’il sait que le Seigneur l’apprécie. Faut dire qu’il en a tant vu des chutes de Premiers Vassaux au gré des humeurs du Seigneur. Les questions le taraudent : a-t-il pris les bonnes décisions, trop, pas assez ? L’espace d’un instant, c’est la tempête dans la tête du Premier Vassal. Mais il est fier de parvenir à donner le change et à afficher, devant le Seigneur, la décontraction liée à son rang de Premier Vassal. C’est qu’il a eu de bons précepteurs à l’Ecole Nationale des Vassaux, qui l’ont parfaitement formé à l’obéissance habilement dissimulée sous de fausses certitudes. Le tout couplé à un mimétisme seigneurial à toute épreuve.

Ce qui est pénible avec le Seigneur, c’est qu’il ne dit jamais « oui » ou « non », « c’est bien » ou « c’est pas bien ». Ça, c’est un truc lié au fonctionnement même des Seigneurs. Quand un vassal sort de la pièce après un rapport, il ne peut ni ne doit savoir ce que pense réellement son Seigneur. Notre Premier Vassal sait surtout que, pendant son rapport, la différence entre un séjour dans les douves infestées de crocodiles et la tour confortable du château se joue à un pas sur le bord du pont levis. Un peu trop à gauche (où à droite, selon le côté du pont qu’empruntent usuellement le Seigneur et, de fait, les vassaux) et c’est la catastrophe.

Si ça tourne mal, tout se joue sur la capacité d’un vassal à nager suffisamment vite pour rejoindre la rive et échapper aux crocodiles. Car les crocodiles se font une opinion sur lui sitôt la chute advenue. « A remplacer le Seigneur, ce Premier Vassal est devenu bien gras, il y a tant à manger sur l’os ! Dépeçons tout ça dans la douve publique ! », clament en cœur les reptiles restés patiemment à l’affût d’un événement aussi festif que peut l’être une telle chute. Et pas facile de leur échapper quand on est un vassal lambda (pléonasme, je le consens). Si l’on réchappe d’une telle mésaventure, perdre au moins une jambe ou finir émasculé reste le lot commun. Mais l’espoir ne meurt pas, malgré les déboires. N’a-t-on pas déjà vu nombre de vassaux, même culs de jatte ou eunuques, revenir en grâce ? Dans le Fief, on peut toujours espérer, à la faveur de la chute d’un autre.

Mais nous n’en sommes fort heureusement pas là ! Le Premier Vassal s’est très bien sorti de son rapport au Seigneur. Il croit même avoir vu, dans le geste le congédiant, un semblant d’aval aux actions qu’il a présentées. Il est tout de même resté prudent lorsqu’il a détaillé ses différents points. Comme le Seigneur est assez âgé, le Premier Vassal est allé s’inspirer de quelques bonnes idées d’il y a 30 ans. Rusé, ce Premier Vassal : certaines étaient celles du Seigneur lui-même que, l’âge aidant, il avait oubliées. Il les a repeintes dans une couleur neutre et les a glissées en mignardises dans le café gourmand que sa cour venait de servir pour fêter la divine visite. Il convient de préciser que le Premier Vassal, comme le Seigneur mais dans une moindre mesure, a aussi une cour qui s’agenouille devant lui, et évidemment rampe devant le Seigneur (un principe de poupées russes savamment décliné dans les petits potentats féodaux).

Bref, bien que tout ne soit pas parfaitement clair et que des zones d’interprétation sur la qualité du rapport subsistent, concluons de tout cela que le Seigneur est (plutôt) content. Soulagé, le Premier Vassal s’en satisfait et sa cour tout autant, celle-ci enchantée pour sa part de conserver son boulot, du moins jusqu’à la prochaine visite seigneuriale. Le Seigneur retourne à son aéroport et s’envole pour une nouvelle tournée prestigieuse à travers les différents Royaumes où il va porter bien haut la grandeur du sien, qu’il incarne avec perfection (je ne l’invente pas, ce sont les crocodiles qui le disent).

Le Premier Vassal se garde bien d’évoquer auprès de sa cour la teneur des échanges qu’il a eus avec le Seigneur. Il remet ses pieds dans les chaussons encore chauds, se laisse glisser dans le confortable Fauteuil, et convoque une réunion de bilan et perspectives des affaires du Fief pour le lendemain matin. Il respire un grand coup. Qu’il est bon de se sentir à nouveau Seigneur !

La cour reçoit le message. Les plus proches serviteurs commencent à sentir une goutte de sueur perler dans leur dos. Le travail qu’ils ont fait va-t-il correspondre au souhait de leur édile, est-ce trop, pas assez ?

Le lendemain, à l’orée du débriefing, il règne une véritable excitation dans les couloirs du Palais. Certains collaborateurs, parmi les plus proches du Premier Vassal-redevenu-leur-Seigneur, en ont des fourmis dans le bas-ventre. C’est l’effet dopant des coulisses du pouvoir. Sûr qu’en sortant de la réunion, certains brilleront d’une telle aura que la jolie secrétaire intérimaire du 5ème finira dans leur lit.

Le débriefing est rapide, vu que rien n’est vraiment dit sur le rendez-vous de la veille. Suit un tour de table durant lequel les collaborateurs sont appelés à faire leur rapport et à énoncer leurs idées. Certains se laissent aller à des propositions osées, voire innovantes, puisées chez leurs propres collaborateurs. Ils ont toutefois bien pris soin de les repeindre d’une couleur neutre, afin de les rendre plus acceptables. Le Premier Vassal tique pourtant. Il se dit que, bien qu’elles semblent déjà repeintes, il lui faudra sans doute passer une deuxième couche à ces propositions, afin qu’elles puissent être présentées en toute sécurité au Seigneur lors de sa prochaine visite. Il décide finalement de demander à sa cour de passer d’ores et déjà la deuxième couche. En son for intérieur, il jugera au moment opportun s’il doit, ou non, en passer une troisième.

Toutes les idées nouvellement repeintes sont maintenant sur la table. Il s’agit de vite les traiter, les hiérarchiser, les trier. En effet, le Premier Vassal a invité quelques amis de la noblesse locale pour un banquet lors duquel il a prévu d’évoquer la visite seigneuriale de la veille. Il en profitera pour donner à ces petits nobles quelques consignes en jouant habilement du « Le Seigneur a dit… ». C’est de bonne guerre, ils le croient tous. Après tout, lorsque le Seigneur vient, c’est bien à lui, son Premier Vassal, qu’il demande un rapport, et pas à ces nobles, soumis et crédules, de seconde catégorie !

Le temps passe trop vite. L’heure du banquet approche. Le Premier Vassal balaie une dernière fois les idées : trop, pas assez, trop, pas assez… Il faut décider. « Gouverner, c’est décider », ces mots du Seigneur résonnent dans sa tête. Il se cale au fond du Fauteuil et balaie l’assistance du regard. Sa décision est prise.

La cour se fige, saisie dans l’attente insoutenable des grands arbitrages qui conditionneront la vie du Fief pour les mois à venir.

Alors le Premier Vassal, du haut de sa superbe, prend la parole et énonce les orientations qui marquent et continueront de marquer fièrement sa gouvernance intérimaire : « Et si on ne faisait… rien ? ».

Médina

Tunis, le 2 août 1990. La nuit est bien avancée. Nous sommes restés tard dans la cour de la Cité Sportive, à la fraîche si on peut dire malgré les murs de béton qui recrachent sur nous les 45° de la journée. Je suis avec une petite dizaine d’étudiants de toutes nationalités et de toutes confessions autour d’Abdel, le gardien, et de sa petite radio qui crachote. Malgré nos centaines d’heures de cours à l’Université Bourguiba, notre compréhension de l’Arabe reste fragile. Abdel nous a aidés à traduire ces premières minutes de l’invasion du Koweït par l’Irak, commentées en direct par des journalistes égyptiens présents sur la ligne de front.

Bon Dieu que l’air semble épais. Il y a quelques heures, nous étions tranquillement assis autour du couscous que le cousin d’Abdel avait préparé pour nous. C’est une tradition. Une fois par semaine cet homme adorable, qui gagne quelques Dinars en travaillant comme veilleur de nuit, nous invite à partager un repas avec lui. C’est la deuxième année que nous passons l’été en sa compagnie, alors nous sommes devenus amis. Au début, nous sommes arrivés ici avec nos signes extérieurs de richesse, nos vêtements de marque, nos cheveux longs d’étudiants européens rebelles et nos airs de conquérants. Mais cette année, j’ai sorti mes plus vieux jeans, rasé mes cheveux à quelques millimètres, et je reste discret sur les 800 francs que j’ai en poche pour les deux mois et demi du séjour. Lorsqu’on m’a dit, à moi qui ai toujours été pauvre chez nous, qu’ici c’était deux fois le salaire mensuel d’un médecin généraliste, je me suis pris une claque en pleine gueule. J’ai rangé mon air dominant ainsi que les fringues qui me faisaient certainement ressembler, aux yeux d’Abdel, à un gros con de touriste blindé. Ou était-ce plutôt à mes yeux ? C’est vrai qu’Abdel n’est pas comme ça.

Vers quatre heures du matin, nous sommes allés dormir. Du moins j’ai essayé. Je me suis bien habitué aux cafards qui courent partout dans les chambres, mais pas à cette saleté de DDT avec lequel on nous désinfecte les draps propres fournis chaque semaine. J’ai fini par garder les mêmes draps. Au bout d’un mois, ils sont imbibés de sueur, ils puent, mais au moins ça ne me démange plus et les foutues rougeurs qui recouvraient chaque centimètre de mon épiderme ont disparu. Mais putain, que l’odeur de propre me manque !

Non, cette fin de nuit, ce n’est pas la chaleur, les cafards ou l’insecticide qui nous empêchent de dormir. On entend les voitures et les mobylettes vrombir dans la rue, et les jeunes tunisiens énervés qui lancent des bouteilles vides contre les murs de notre dortoir. L’été, seuls les « blancs » qui viennent à Bourguiba School dorment ici, et ces gars dehors sont parfaitement au courant. En général, ils traînent évidemment plus autour de la Cité des filles que de la nôtre. Nous aussi d’ailleurs, on ne va pas leur jeter la pierre. Enfin, façon de dire, car ce soir, eux nous lapideraient bien. Nos mauvais pressentiments des premiers instants se confirment. Les déclarations va-t-en-guerre de nos gouvernements qui s’engagent, la main sur le cœur, à défendre l’Emirat vont nous mettre dans la merde… et sans doute pour quelque temps.

Dans la Cité, il ne reste plus que nous, les étudiants européens fauchés. Ces derniers jours, à mesure que la tension internationale montait, la plupart des Américains se sont fait reloger par leur Ambassade. Sécurité préventive oblige. De toute façon, on ne les côtoie pas vraiment, ces Américains, alors ils ne nous manquent pas vraiment. On identifie certains d’entre eux, qui étaient déjà là l’an dernier mais ils ne se mélangent pas. Nous, les Européens, on est trop « tactiles », m’a expliqué un jour l’un d’eux. « Comme les Arabes, en fait ? » lui ai-je répondu. Les week-ends, pendant qu’on part à l’aventure à l’autre bout du pays, ces gars vont reprendre leur souffle, et une douche bien chaude, dans les résidences fortifiées des GI’s en poste à Tunis. Mon pote Adil et moi, on a été invité une fois par un étudiant qu’on surnommait Big Jim, un type qui trouvait le Coca d’ici dégueulasse mais qui était trop accro pour s’en passer. On a traîné au bord de leur piscine, ils avaient fait un barbecue. Il y avait surtout des ribs de porc. Adil, ça l’a un brin remué mais il a juste fait mine de ne pas avoir faim. Pour le consoler, je lui ai dit qu’on n’était pas vraiment en pays musulman, qu’il n’avait qu’à regarder autour de lui pour s’en persuader. Juste un Disneyland reconstitué pour qu’ils se sentent comme chez eux. Il n’a même pas voulu toucher aux pizzas qui avaient l’air de contenir du bacon et autres cochonnailles. Ça n’était visiblement pas le cas de celle à l’ananas, mais elle avait vraiment l’air trop suspect pour qu’on y touche. Franchement, faut dire… une pizza à l’ananas… On a regretté les bricks au thon qui faisaient notre ordinaire.

Autour de la piscine, les filles des papas Marines se pavanaient avec leurs bikinis minimalistes. Elles nous tournaient autour, dans un semblant d’indifférence générale de leurs géniteurs. Enfin surtout autour d’Adil qui a plus une gueule d’Italien que d’Arabe, alors que moi c’est plutôt le contraire. J’ai bouffé des dizaines de ribs pour les faire s’intéresser plus à moi qu’à lui, mais rien n’y a fait. Au bout d’un moment, quand même, on a commencé à devenir un peu chauds. Là les Marines nous ont foutus dehors parce qu’on ne semblait pas comprendre qu’il ne faut pas toucher à leurs « girls », même si elles nous mettent du 90D sous le nez. C’est qu’elles sont puritaines, les lardonnes, jamais avant le mariage (où alors juste avec la bouche, ça c’est Adil qui me l’a dit mais il se vantait toujours d’arriver à atteindre le sommet de la montagne avec les étudiantes de l’autre campus, quand nous autres on arpentait péniblement la plaine). On a déduit une chose de cet après-midi foireux : In God they trust.

Restait qu’en cette fin de nuit, c’était le bordel à l’extérieur de notre Cité, et que nos copains « français d’origine maghrébine » sont sortis pour parlementer avec les locaux. Nous, on est resté un peu en retrait. Moi, passe encore, avec mon bon faciès qui m’aide à me fondre dans la masse, mais les copains trop blancs, ils faisaient profil bas à s’imaginer vivre les jours prochains en état de siège. Tout ça sentait trop mauvais, on parlait déjà de coalition occidentale pour restaurer la souveraineté koweitienne…

C’est Suleïman qu’on a envoyé jouer au porte-parole. Suleïman, c’est l’intello musulman de notre bande. Avec lui, on passe notre temps à débattre de manière interminable sur l’Islam et, comme il dit souvent, « la place introuvable de l’Arabe dans le monde chrétien ». C’est un peu pompeux qu’on lui rétorque, surtout qu’il est né et a grandi à Limoges et que ça n’est pas fondamentalement le pire ghetto de l’hexagone. Mais bon, les intellos, c’est comme les dragueurs invétérés, ça en fait toujours trop.

Avec lui, au fond, on a les mêmes idées. J’apprends sa langue maternelle depuis plusieurs années et mon ADN du sud de l’Europe n’est pas loin de résonner avec le sien. Quand on est ici, c’est un peu moi qui joue à l’immigré et lui au natif. Bon d’accord, quand je lui dis ça il a raison de me rappeler qu’il est Algérien et qu’on est en Tunisie. Et qu’il ne me fait pas l’affront de me dire que je suis chez moi en Allemagne ou en Finlande. Pour l’emmerder, je finis par lui dire que les Arabes se ressemblent tous. Ça l’énerve. Il est brillant mais il n’a pas beaucoup d’humour. On n’en vient pas pour autant aux mains, on se respecte trop, du moins suffisamment pour se traiter sans se frapper. Et puis on aime vraiment discuter du fond des choses. On s’est baigné ensemble dans « Les Croisades vues des Arabes » d’Amin Maalouf. On évoque, en territoire partagé, la grandeur arabe et sa civilisation éclairée. Pourtant, on s’étripe dès qu’il s’agit de causer religion. Pour moi, la grandeur arabe c’est l’ouverture d’esprit, la science, une sorte d’époque des Lumières que nous, occidentaux primaires aveuglés par notre chrétienté avons massacré par cupidité et jalousie, sous couvert de reconquête d’une terre sainte qui était en réalité ouverte à tous. Cette civilisation éclairée, ça me renvoie à ma vision de la laïcité, mais lui ça le renvoie à sa vision de l’Islam. J’ai beau dire à Suleïman que ce n’est pas sa religion que je n’aime pas, mais la part d’obscurantisme et de revanche, vide de sens, qu’elle véhicule dans ses interprétations les plus tordues. Il ne veut ni ne peut me comprendre, car ce n’est pas comme cela qu’il pratique, lorsqu’il s’incline vers l’Est cinq fois par jour. Il a un truc qui me dépasse un peu. Il a la foi. J’ai beau pousser le bouchon en faisant mon mea culpa civilisationnel, lui dire qu’on n’a pas fait mieux, nous Chrétiens, avec notre Inquisition à la con, et que les religions qui dérivent, prospérant sur l’ignorance et la pauvreté, ça finit toujours en fascisme organisé, rien n’y fait. La foi, ça ne se discute pas, point à la ligne. Alors on digresse pour pouvoir continuer à causer et on repart sur la politique, des croisades au colonialisme, du cours du pétrole à l’invasion du Koweït. On est toujours un peu borderline dans nos échanges. Le problème, c’est que la religion fait société, surtout chez lui. Bon… malgré nos grands airs, chez nous, ça n’est jamais bien loin non plus, faut l’avouer. Suffit de parler famille ou avortement par exemple.

Après la joute, on finit toujours par conclure, épuisés et à bout d’arguments, que « tout ça c’est bien pareil ». Et j’admets que certains Musulmans un peu trop énervés n’ont pas tout à fait tort de nous appeler les Croisés. Tout comme ils ont raison de détester ces anciens colons qui reviennent de manière récurrente essayer de remettre en place l’ordre établi qui fonctionnait si bien du temps de leurs protectorats. On n’est pas aussi éloigné qu’il y paraît au premier abord, lui et moi : tout ça, ça n’est pas vraiment de la religion, c’est juste de la politique, et beaucoup de capitalisme. Je me dis qu’on quand même a de la chance de savoir s’écouter.

Suleïman a fini par rentrer, la tête basse, et on est tous remonté dans nos piaules la gueule en biais. Il a bien essayé de parler aux jeunes dehors, de leur dire qu’on n’était pas les mêmes gars que ceux qui, dans nos chancelleries, voulaient lancer nos chars sur Koweït City. Mais rien n’y a fait. Soit il a pris du « sale djezaïri » dans la tronche, soit du « sale franzaoui ». « Laissez-nous régler nos affaires entre Arabes », qu’ils lui ont dit. Il avait beau être Arabe, il était vraiment aussi étranger ici que si moi j’avais été en Allemagne.

Tout à l’heure, je me réveillerai dans mon lit baigné de sueur, comme tous les jours depuis un mois. Après la douche glacée, je marcherai au radar jusqu’à la station de métro La Jeunesse qui me déposera près de l’Université. Je boirai mon café hyper-serré en essayant de glaner les dernières infos. Les télévisions étrangères ne seront plus accessibles, les véhicules anti-émeutes circuleront dans la rue pour que la population sache qu’elle doit se tenir tranquille. C’est toujours comme ça, ici, en temps de crise. On se méfie des contagions. Cet après-midi, je ferai la queue des heures durant devant la Poste pour espérer accéder à une ligne téléphonique vers l’étranger et dire à ma copine que je vais bien. Mais là-aussi, tout sera bloqué.

Ce soir, j’irai peut-être manger chez mon amie Latifa, une prof de français de l’Université qui vit en plein cœur du quartier El Khadra. C’est là qu’elle a choisi de s’installer, même s’il ne fait pas bon être une femme célibataire, intellectuelle et féministe dans cette zone périphérique qui a accueilli, durant des années, tant de populations défavorisées en provenance de bidonvilles. Avec la pauvreté, l’Islamisme radical s’y est installé. Alors les casernes militaires de Zine Ben Ali se sont installées en face. Toujours la même histoire. Latifa, elle, essaie de faire entendre une autre voix.

Je parcourrai l’artère principale de son quartier, préférant rester au milieu de la route, au risque de me faire renverser, que de choisir l’un des trottoirs de ces deux mondes qui s’observent en silence, comme deux prédateurs qui attendent le moment propice pour déclencher l’attaque. J’arriverai chez Latifa, nous parlerons, nous referons le monde autant qu’avec Suleïman, mais avec un point de vue tellement différent que je ne sais comment mettre dans une même pièce ces deux êtres avec lesquels, pourtant, je partage tant d’opinions. Devant son tajine, toujours trop pimenté, nous évoquerons la guerre étrange qui s’est déclenchée cette nuit. Le piment me mettra, comme toujours, le feu dans la gorge, si fort qu’à la fin je n’arriverai plus ni à penser, ni à causer. Ça la fera marrer à coup sûr. Le piment, c’est comme la dictature, dit-elle. Ça brûle ta langue au début, et après ça fait couver longtemps le feu dans tes intestins.

Demain il y aura des révolutions et je sais qu’elle y participera. Sans se leurrer le moins du monde sur le fait que la paix est fragile et que les femmes et les hommes ne savent voir dans leurs différences que ce qui les oppose. Mais elle n’abandonnera pas son combat, pas plus que Suleïman. Et dans 25 ans je ne pourrai m’empêcher de penser que tous deux avaient raison, malgré tout ce qui semblait les séparer, malgré tout ce qui semblait nous séparer. Malheureusement, nos sociétés comateuses et nombrilistes auront laissé passer le temps des vraies rencontres, des vrais débats, des vraies réponses et des réconciliations possibles.

Bonne année mon cul ?

Le 1er janvier dernier, une amie qui n’avait pas coutume de souhaiter les bons vœux (et me disait combien elle trouvait ce rituel stupide) me renvoyait à la lecture des mots de Pierre Desproges sur le sujet. Je ne m’attendais pas à ce que, six jours plus tard, vienne résonner avec autant d’acuité ce premier texte des Chroniques de la Haine Ordinaire.

On m’a toujours dit qu’il était possible de souhaiter les bons vœux jusqu’au 31 janvier. Belle coutume qui venait couronner mon laxisme de sortie de fêtes où, la gueule encore pleine de chocolats et autres douceurs à tendance écœurante, je n’aurais su me hâter, même pour asperger de mon eau de rose optimiste ceux que j’aime, ou que j’aime un peu moins. Sur ce dernier point, l’amie n’avait pas tout à fait tort. Qu’en a-t-on à faire de souhaiter ses vœux à tous ceux qu’on croise au boulot, sans jamais vraiment les regarder ? Pire encore, à tous ceux qui vous savonnent des planches du 2 janvier (car il est vrai qu’on passe rarement le 1er avec eux) au 31 décembre ?

Le fait est que, cette année, on a pu se souhaiter nos vœux uniquement jusqu’au 7 janvier à 11h30. « Le 7, premier coup dur », dira-t-on pour cultiver la référence. L’après-midi qui a suivi, lancer un « bonne année » était totalement exclu. A 18h, dans le cortège qui s’était spontanément formé, on en arrivait tout juste à un « bonne année… quand même », murmuré uniquement aux plus proches, et encore comme s’il s’était agi d’avouer une maladie honteuse. Faut dire que moi aussi j’étais en deuil, et que les mots sonnaient bizarrement dans ma bouche. On m’avait entre autres enlevé Cabu, et Dorothée était encore vivante. Comme Chantal Goya en son temps.

Aujourd’hui, 11 janvier, nous sommes passés à un « bonne année… malgré les circonstances », qui appelle des réponses comme « Ah, elle commence bien l’année ! ». La campagne officielle des vœux s’essouffle, les discours politiques sont réécrits au présent pour insister sur l’unité et la solidarité. On ose d’ailleurs les parallèles les plus fous avec des réalités locales qu’on colle à l’actualité façon bouton disgracieux au milieu du nez. La communion dans l’immédiateté vient remplacer la projection et l’évocation des projets d’avenir. Le temps s’est arrêté. A peine commencée, 2015 s’est éteinte au son du « nous sommes tous »… figés.

Je ne sais pas si c’est par esprit de contradiction où par conviction profonde, sans doute un peu des deux, mais j’ai décidé de continuer à souhaiter joyeusement une bonne année à tous ceux que je croise, proches ou moins proches. Pour les premiers, je continue à les serrer dans mes bras afin qu’ils comprennent que je les aime et que je veux leur envoyer du fond du cœur tous mes souhaits de bonheur. Pour les seconds, ce sera plus en pensée, en simple sourire ou regard. Quoi qu’en disent certaines mines contrites de rigueur, je ne pense pas que cela puisse faire de mal, même à ceux qui souffrent le plus, d’espérer de meilleurs lendemains.

Ces mots ne sont sans doute pas les plus simples à entendre quand on porte le deuil, mais s’ils entrouvrent la porte de l’espoir et véhiculent les graines du lien avec autrui, de l’amour ou simplement de la tolérance pour son prochain, je les assume pleinement, jusqu’au 31 janvier et au-delà.

Mon « bonne année » culcul sans doute. Mais bonne année quand même.

L'irritation est dans l'air du temps…