« Resistance is futile »

Dans la série Star Trek, on trouve une espèce extra-terrestre nommée les Borgs. Un Borg est un être mi-machine, mi-organique, sa partie organique étant constituée des espèces que cette société prédatrice a « assimilées » durant son voyage dans l’espace infini. Les Borgs vivent dans un immense vaisseau en forme de cube, forteresse imprenable sans autre beauté que sa géométrie anguleuse, aussi froide qu’effrayante.

La société Borg est organisée en ruche, sous la forme d’une conscience collective. Seule la Reine, autorité suprême et ordonnatrice, possède une forme de conscience individuelle, mettant son intellect au service du contrôle de la Ruche. Au sein d’une organisation sociale immuable, les sujets garantissent la bonne conduite de leur mission qui a pour seul but d’intégrer à la conscience collective, par « l’assimilation », l’intelligence et les connaissances des individus d’autres espèces. Intelligence et connaissances dont, en l’absence de liberté de penser, ils ne font rien…

L’étendue du vocabulaire Borg se résume en sept mots : « Resistance is futile : you will be assimilated » (la résistance est inutile, vous allez être assimilés).

On retrouve cette même typologie de personnages dans la série anglaise Doctor Who, avec la variante des Cybermen, robots assimilant les humains en leur ôtant toute trace de sentiments *.

Le vocabulaire des Cybermen est un brin plus varié, puisqu’on peut passer de « You will be deleted » (Vous allez être effacés), lorsqu’ils sont confrontés à trop de résistance, à leur expression phare « You will be upgraded » (vous allez être améliorés).

Ce matin à l’aube, dans le département de Seine-Inférieure, les CRS mandatés par la Préfecture ont évacué un campement « zadiste » pacifiste au lieu-dit de la Ferme des Bouillons. On aurait déjà beaucoup à dire sur ce terme de « zadiste », dévoyé quelques mois seulement après avoir été créé, lorsqu’on a connu un tant soit peu le mouvement citoyen qui a conduit à ce qu’une poignée de défenseurs d’une exploitation agricole conteste, par son occupation pacifique, la décision d’une ville d’avoir vendu cette ferme de 4 Ha à un géant de la grande distribution, qui voulait sans nul doute y implanter l’une de ces multiples enseignes. Plutôt que des « punks à chien » comme on aime à nous présenter les fameux zadistes, on a retrouvé dans ce mouvement de défense des citoyens engagés de toutes générations et de tous horizons. Ceux-là mêmes qui choisissent, dans des combats du quotidien et de proximité, de témoigner d’une volonté de changement de paradigme lorsqu’il s’agit d’agriculture, de consommation ou de santé. Des militants qui ne faisaient pas trop de bruit, étaient totalement pacifistes et menaient un combat juste dans un contexte qui, on l’a vu cet été en pleine « crise agricole », mérite qu’on se questionne sur des choix absurdes faits chaque jour à côté de chez nous, au risque de nous voir imposer les modèles productivistes hystériques de nos voisins allemands ou espagnols.

Seulement voilà, tout ceci était ILLEGAL. Ce qui ne rendait pas plus simple pour l’Etat l’évacuation du site, malgré les décisions de justice l’y autorisant. Un mouvement sans violences, un soutien de la population, une occupation festive et bon enfant… Comment ramener de l’ORDRE dans tout ça ?

Lorsqu’il s’est agi pour les pouvoirs publics de tenter de sortir par le haut de cette situation, une véritable machine infernale s’est mise en marche. Et le cube Borg a plongé dans le bouillon.

L’Etat, de son point de vue d’Etat, ne pouvait évidemment pas autoriser une association menant une occupation illégale depuis plus de deux ans (même si pacifiste et fédérant des citoyens bien sous tous rapports) à participer à un appel d’offres de reprise du site sous statut agricole. De son point de vue d’Etat, c’était légitimer par ailleurs tous les zadistes de France et de Navarre, et dire de manière sous-jacente qu’il y a de l’espoir à Notre Dame-des-Landes et partout ailleurs où des gens se battent pour la bonne cause hors du cadre normé où on peut aisément les contrôler.

Il fallait donc que le système trouve sa parade, construise une riposte en cohérence avec sa conscience collective et use de ses armes pour assimiler à nouveau cette situation dans ses rouages.

Et c’est bien évidemment ce qui s’est passé.

Je n’ai nulle envie de partir dans une critique des complices de cette machine qui, individuellement, pensent sans doute que leur action est bien-fondée. Même si l’issue est extrêmement injuste pour ceux sans qui le combat aurait été perdu depuis longtemps face au Gros Bill, un minimum a sans doute été gagné et une ferme probablement sauvée. Consolons-nous comme on peut, même si la Ferme des Bouillons rejoindra sans doute bientôt la ruche Borg (version bio) de la FNSEA dont elle sera probablement l’un des alibis fleurons de demain.

Si elle appelle à la vigilance citoyenne, la suite de cette affaire est pourtant moins intéressante que ce dont elle témoigne, une fois de plus, ici et maintenant : la réintégration calculée et sournoisement méthodique du passé, du présent et de l’avenir d’un projet issu d’une  pensée libre et responsable dans l’ordre social établi, dans le collectif contrôlé de la Reine Borg, dans la mécanique huilée du Cyberman, qui transforment des sentiments de libre-arbitre considérés comme dangereux en une perspective d’avenir forcément améliorée par la qualité structurelle que la machine lui apporte.

On pense au philosophe américain Robert M. Pirsig, en voyant comment, dans cette triste histoire, l’ordre social a pris le pas sur l’intellect, comment l’idée de liberté a buté contre les outils de contrôle d’une société bien installée dans ses mécanismes routiniers et autres manipulations usuelles. Le dynamique a buté contre le statique. Témoin le joli communiqué de la Préfecture qui vient raconter l’histoire officielle à des médias qui ne le sont pas moins.

« Résistance was futile : you have been assimilated ! », clament nos Borgs.

 

* Sur ce point, les spécialistes y verront évidemment la filiation et l’inspiration qu’ont pu trouver les scénaristes américains chez leurs cousins anglais.