Esaïe 42:8 *

De la fenêtre de son palais, les dents serrées de rage, le Seigneur observe les Princes Marchands qui s’éloignent en longue cohorte, sur la route en contrebas. L’un après l’autre, les voici quittant le Fief, après en avoir retiré leurs biens et stoppé les grandes constructions et projets qu’ils avaient engagés sur leurs deniers, ceux-là même qui devaient faire la fierté et la réputation de la Capitale du Duché.

« Quelle mouche a bien pu les piquer ? », feint-il de s’interroger.

Il y a quelques mois, encore Premier Vassal, il jubilait de se voir enfin succéder à son Seigneur. Ce dernier, atteint de la tremblante, venait d’arrêter sa décision. Il se retirait des affaires du Royaume, remercié comme il se devait par le bon Roy fainéant qui lui offrait un fauteuil doré au Conseil des Sages. En entrant dans ce saint des saints, il laissait derrière lui son titre de Seigneur, et son bien-aimé Fief qui lui avait servi de base arrière, puis de tremplin, vers la cour du Roy.

Le Premier Vassal avait toujours été dévoré par l’ambition et mû par l’impatience. Mais il avait su habilement les masquer, arrivant à ce poste à la force d’une langue usée à faire briller de mille feux les bottes de son Seigneur. Il ne pouvait toutefois occulter, aux yeux de ses trop nombreux concurrents, ses origines modestes. C’était pourtant bien lui qui avait été choisi pour présider par intérim aux destinées glorieuses du Fief, lorsque le Seigneur avait été appelé à de hautes fonctions près du Roy. Lui qui n’avait dirigé par le passé qu’un petit camp de base de quelques milliers d’âmes, au pied des murailles de cette Capitale du Duché qu’il jalousait tant. Lui qui avait eu l’opportunité d’imposer sa dévotion et son humilité feintes aux yeux de son Seigneur. Lui qui avait eu l’intelligence d’attendre discrètement que son tour n’arrive.

Sans doute n’avait-il jamais vraiment compris, ou voulu comprendre, que le Seigneur l’avait choisi pour mieux tuer, à travers lui, ses autres enfants, ces immodestes talentueux qui prétendaient devenir Seigneur à la place du Seigneur de manière un peu trop pressante. Tout ceci était resté masqué à un Premier Vassal aveuglé par la puissance de son ego, celui des seconds couteaux qui finissent par se persuader que le fauteuil tant convoité leur a toujours été dû.

Le Premier Vassal était élu par le destin à défaut de l’être par le peuple ou même ses pairs, et cela lui suffisait tout à fait. Oint par la Sainte Urine de son Seigneur, il n’avait retenu que la sanctification de l’acte, niant l’odeur d’ammoniaque qui allait de pair avec l’oxydation des années de pouvoir de son maître.

Autour de lui, bon nombre de ses concurrents d’hier, ses « vieux amis », étaient déjà affaiblis par les lourdes défaites et les pertes de leurs territoires subies face aux armées des Bleus du Pommier. Mais il les retrouvait pourtant, chaque même fin de semaine, à siéger avec lui autour de la table de décision. De tous temps, cette rencontre hebdomadaire avait été présidée par le Seigneur. Nombreux étaient ceux qui y avaient connu leur heure de grandeur, comme de décadence. Les crocodiles des douves goûtaient encore l’odeur de ceux qui avaient failli aux yeux du Seigneur.

Du jour au lendemain, ce dernier n’était plus venu leur rendre visite, sortant du jeu de pouvoir local sans même évoquer sa succession. Un acte à dessein, sans nul doute, pour celui qui aimait enfermer des loups affamés dans une cage et les observer des heures durant, en pariant sur le survivant.

Propulsé héritier par son rôle de gardien transitoire du trône, le Premier Vassal s’était assis d’autorité dans le fauteuil du Seigneur, au grand dam de ses concurrents, les Messire Lépompe et autres Baron Tangage fort marris de cette situation qu’ils trouvaient ubuesque. Mais « le moins bon d’entre nous », comme ils le nommaient cyniquement, s’imposait malgré tout à leurs dépens sur un magistral concours de circonstances. Remarquant les regards et les envies qui l’entouraient, le tout nouveau Seigneur avait vite conclu que des alliances ne tarderaient pas à se former contre lui . Il importait d’éliminer au plus vite ces malsaines et dangereuses rivalités.

Il avait ainsi placé les premières semaines de son règne sous le sceau de l’épuration. Il fallait que ces « vieux amis » ne se relèvent pas du coup de grâce qu’il comptait leur asséner. Il avait commencé son grand nettoyage, et abusé de sa position dominante pour les affaiblir durablement. Levant l’impôt, il avait eu les moyens de faire plier tous ces sans-terres ruinés par les guerres récemment perdues. Il l’avait fait sans ménagement, avec méthode.

Lorsqu’il les eut suffisamment affaiblis, il regarda autour de lui ce paysage rassurant de terre brûlée. Mais du haut de sa toute suffisance, un facteur clé lui avait échappé. Ces dernières années avaient été marquées de lourdes défaites pour sa famille, le Clan de la Rose. La plupart des territoires autrefois à la main de ses alliés étaient désormais conquis par les armées adverses. Bien qu’encore riche du poids économique de ses Princes Marchands, le Fief était encerclé, en état de siège virtuel.

Lorsqu’il prit enfin la peine d’observer plus attentivement la situation, ses proches détruits ou trop affaiblis pour contester son pouvoir mais aussi pour lui apporter un soutien éventuel, il ne vit que son propre reflet solitaire dans le regard de ses ennemis. Aux portes du Fief, les Bleus du Pommier, nouveaux maîtres du Duché, ne craignaient plus cette citadelle autrefois réputée imprenable, mais aujourd’hui tenue par un Seigneur isolé. Jour après jour, l’ennemi, le vrai, avait tissé des liens au cœur même de son domaine, aidant en sous-main les riches marchands qui avaient tant subi de crises, du fait des guerres incessantes.

Trop occupé à sécuriser son trône, le nouveau Seigneur ne les avait même pas regardés. Il les avait traités comme de vulgaires camelots, persuadé que seuls sa puissance et ses dons de stratège politique feraient la force et la grandeur de son Fief. Engloutissant les fruits de la dîme, il était même allé jusqu’à construire un nouveau Palais à la mesure de sa vision, un palais donnant sur le fleuve, majestueux navire aux vitraux monumentaux qui jouaient de couleurs irisées dans les insondables reflets de l’eau. Mais dans ces couleurs chatoyantes, où le tout nouveau Seigneur se plaisait à voir les éclats artistiques de sa gouvernance éclairée, les grands bourgeois du Fief ne voyaient que le reflet amer et insupportable de son comportement égotique. Dans les échoppes de la Capitale, nul ne supporta plus ses excès verbaux, et son mépris affiché pour ceux qui créaient chaque jour la richesse du territoire.

Désormais seul dans son bureau, le Seigneur auto-proclamé regarde les marchands qui fuient, sans vouloir comprendre ce qui arrive. Les mules chargées d’or partent pourtant vers d’autres Fiefs, en long convoi. Les Bleus du Pommiers leur ont promis une nouvelle capitale où ils pourront prospérer en sécurité, dans les territoires plus au sud qu’ils contrôlent totalement. Les Princes Marchands l’ont fait savoir par l’intermédiaire des crieurs publics : ils ne comptent pas revenir de sitôt dans ce Fief en perte de vitesse et de repères.

Face à cet exode massif, les plus proches conseillers du Seigneur sont venus l’avertir que le peuple criait, qu’il avait faim. Sa garde rapprochée l’a aussi informé que ses anciens amis du Clan de la Rose continuaient de se réunir chaque semaine dans l’ancien Palais, au cœur même de la cité ducale. Des négociations seraient en cours avec les Princes Marchands pour qu’ils acceptent de reconsidérer leur départ. Sa tête aurait été évoquée comme monnaie d’échange. Il se murmure même que le précédent Seigneur, son vieux maître, aurait émergé d’une violente crise de tremblante pour donner son avis sur la question, et bénir le principe d’un coup d’État s’il venait à arriver. Les loups affamés, encore et toujours.

Mais le Premier Vassal ne s’avoue jamais vaincu. Hors de question de rendre son titre de Seigneur, acquis au sang et aux larmes de la terreur qu’il a si brillamment exercée. Il envisage d’ailleurs de faire exécuter les conseillers pervertis qui ont osé lui suggérer qu’il était peut-être temps de se réconcilier avec sa soi-disant « famille », de l’unir à nouveau sous cette bannière de la Rose rassemblée qui a fait les grandes heures du Fief, et du Duché au-delà. Que nenni ! Un Seigneur ne revient jamais sur ses décisions, car elles ne peuvent être que bonnes. En cela, il a été à la meilleure école en servant son vieux maître.

Il prévoit désormais d’installer un canon au sommet de son Palais, afin de bombarder les prochains Princes Marchands qui se hasarderaient à quitter le Fief, cette bande d’imbéciles qui prétend mieux comprendre le sens de l’histoire que lui. Il est l’Histoire, le seul maître à bord, et il le prouvera quel qu’en soit le prix.

Assis sur son trône, à ruminer sa colère et scénariser sa vengeance, il jette à peine un regard sur la servante qui est venue laver ses pieds. Tout juste regrette-t-il, dans le silence de son Palais, que plus aucun Vassal, Baron ou conseiller mineur ne soit là pour le faire, en acceptant humblement son humiliation.

Il ne remarque même pas que la servante vient de sortir une longue dague dissimulée sous son tablier.

Quand bien même, pourquoi s’en soucierait-il ?

Après tout, il est Immortel.

*  « Je suis l’Eternel, c’est là mon nom ; Et je ne donnerai pas ma gloire à un autre »