Et si on ne faisait rien

Pur produit de la féodalité locale, le Premier Vassal a patiemment servi son Seigneur jusqu’à ce que ce dernier, appelé à de plus hautes fonctions par le Président du Royaume, ne lui laisse le rôle de « Gardien du Fauteuil ».

« Gardien du Fauteuil », c’est un peu un métier d’intérimaire pour Premier Vassal, en mieux payé tout de même, surtout quand on peut cumuler en gardant sous sa coupe une petite Baronnie. On se glisse alors dans les chaussons du Seigneur, enfin, on les emprunte. Car lorsque le Seigneur décide de faire une inspection de contrôle, entre ses nombreux voyages, il vient reprendre son Fauteuil l’histoire de quelques heures.

Là, le Premier Vassal s’agenouille pour enfiler avec déférence ses chaussons toujours chauds au Seigneur, chaussons qu’il a à peine usés en son absence car il sait combien le Seigneur y tient. Puis il va se réfugier dans une antichambre, pour peaufiner son rapport sur les événements qu’il a gérés durant son intérim. A ce moment, il a bien une goutte de sueur qui perle dans son dos, même s’il sait que le Seigneur l’apprécie. Faut dire qu’il en a tant vu des chutes de Premiers Vassaux au gré des humeurs du Seigneur. Les questions le taraudent : a-t-il pris les bonnes décisions, trop, pas assez ? L’espace d’un instant, c’est la tempête dans la tête du Premier Vassal. Mais il est fier de parvenir à donner le change et à afficher, devant le Seigneur, la décontraction liée à son rang de Premier Vassal. C’est qu’il a eu de bons précepteurs à l’Ecole Nationale des Vassaux, qui l’ont parfaitement formé à l’obéissance habilement dissimulée sous de fausses certitudes. Le tout couplé à un mimétisme seigneurial à toute épreuve.

Ce qui est pénible avec le Seigneur, c’est qu’il ne dit jamais « oui » ou « non », « c’est bien » ou « c’est pas bien ». Ça, c’est un truc lié au fonctionnement même des Seigneurs. Quand un vassal sort de la pièce après un rapport, il ne peut ni ne doit savoir ce que pense réellement son Seigneur. Notre Premier Vassal sait surtout que, pendant son rapport, la différence entre un séjour dans les douves infestées de crocodiles et la tour confortable du château se joue à un pas sur le bord du pont levis. Un peu trop à gauche (où à droite, selon le côté du pont qu’empruntent usuellement le Seigneur et, de fait, les vassaux) et c’est la catastrophe.

Si ça tourne mal, tout se joue sur la capacité d’un vassal à nager suffisamment vite pour rejoindre la rive et échapper aux crocodiles. Car les crocodiles se font une opinion sur lui sitôt la chute advenue. « A remplacer le Seigneur, ce Premier Vassal est devenu bien gras, il y a tant à manger sur l’os ! Dépeçons tout ça dans la douve publique ! », clament en cœur les reptiles restés patiemment à l’affût d’un événement aussi festif que peut l’être une telle chute. Et pas facile de leur échapper quand on est un vassal lambda (pléonasme, je le consens). Si l’on réchappe d’une telle mésaventure, perdre au moins une jambe ou finir émasculé reste le lot commun. Mais l’espoir ne meurt pas, malgré les déboires. N’a-t-on pas déjà vu nombre de vassaux, même culs de jatte ou eunuques, revenir en grâce ? Dans le Fief, on peut toujours espérer, à la faveur de la chute d’un autre.

Mais nous n’en sommes fort heureusement pas là ! Le Premier Vassal s’est très bien sorti de son rapport au Seigneur. Il croit même avoir vu, dans le geste le congédiant, un semblant d’aval aux actions qu’il a présentées. Il est tout de même resté prudent lorsqu’il a détaillé ses différents points. Comme le Seigneur est assez âgé, le Premier Vassal est allé s’inspirer de quelques bonnes idées d’il y a 30 ans. Rusé, ce Premier Vassal : certaines étaient celles du Seigneur lui-même que, l’âge aidant, il avait oubliées. Il les a repeintes dans une couleur neutre et les a glissées en mignardises dans le café gourmand que sa cour venait de servir pour fêter la divine visite. Il convient de préciser que le Premier Vassal, comme le Seigneur mais dans une moindre mesure, a aussi une cour qui s’agenouille devant lui, et évidemment rampe devant le Seigneur (un principe de poupées russes savamment décliné dans les petits potentats féodaux).

Bref, bien que tout ne soit pas parfaitement clair et que des zones d’interprétation sur la qualité du rapport subsistent, concluons de tout cela que le Seigneur est (plutôt) content. Soulagé, le Premier Vassal s’en satisfait et sa cour tout autant, celle-ci enchantée pour sa part de conserver son boulot, du moins jusqu’à la prochaine visite seigneuriale. Le Seigneur retourne à son aéroport et s’envole pour une nouvelle tournée prestigieuse à travers les différents Royaumes où il va porter bien haut la grandeur du sien, qu’il incarne avec perfection (je ne l’invente pas, ce sont les crocodiles qui le disent).

Le Premier Vassal se garde bien d’évoquer auprès de sa cour la teneur des échanges qu’il a eus avec le Seigneur. Il remet ses pieds dans les chaussons encore chauds, se laisse glisser dans le confortable Fauteuil, et convoque une réunion de bilan et perspectives des affaires du Fief pour le lendemain matin. Il respire un grand coup. Qu’il est bon de se sentir à nouveau Seigneur !

La cour reçoit le message. Les plus proches serviteurs commencent à sentir une goutte de sueur perler dans leur dos. Le travail qu’ils ont fait va-t-il correspondre au souhait de leur édile, est-ce trop, pas assez ?

Le lendemain, à l’orée du débriefing, il règne une véritable excitation dans les couloirs du Palais. Certains collaborateurs, parmi les plus proches du Premier Vassal-redevenu-leur-Seigneur, en ont des fourmis dans le bas-ventre. C’est l’effet dopant des coulisses du pouvoir. Sûr qu’en sortant de la réunion, certains brilleront d’une telle aura que la jolie secrétaire intérimaire du 5ème finira dans leur lit.

Le débriefing est rapide, vu que rien n’est vraiment dit sur le rendez-vous de la veille. Suit un tour de table durant lequel les collaborateurs sont appelés à faire leur rapport et à énoncer leurs idées. Certains se laissent aller à des propositions osées, voire innovantes, puisées chez leurs propres collaborateurs. Ils ont toutefois bien pris soin de les repeindre d’une couleur neutre, afin de les rendre plus acceptables. Le Premier Vassal tique pourtant. Il se dit que, bien qu’elles semblent déjà repeintes, il lui faudra sans doute passer une deuxième couche à ces propositions, afin qu’elles puissent être présentées en toute sécurité au Seigneur lors de sa prochaine visite. Il décide finalement de demander à sa cour de passer d’ores et déjà la deuxième couche. En son for intérieur, il jugera au moment opportun s’il doit, ou non, en passer une troisième.

Toutes les idées nouvellement repeintes sont maintenant sur la table. Il s’agit de vite les traiter, les hiérarchiser, les trier. En effet, le Premier Vassal a invité quelques amis de la noblesse locale pour un banquet lors duquel il a prévu d’évoquer la visite seigneuriale de la veille. Il en profitera pour donner à ces petits nobles quelques consignes en jouant habilement du « Le Seigneur a dit… ». C’est de bonne guerre, ils le croient tous. Après tout, lorsque le Seigneur vient, c’est bien à lui, son Premier Vassal, qu’il demande un rapport, et pas à ces nobles, soumis et crédules, de seconde catégorie !

Le temps passe trop vite. L’heure du banquet approche. Le Premier Vassal balaie une dernière fois les idées : trop, pas assez, trop, pas assez… Il faut décider. « Gouverner, c’est décider », ces mots du Seigneur résonnent dans sa tête. Il se cale au fond du Fauteuil et balaie l’assistance du regard. Sa décision est prise.

La cour se fige, saisie dans l’attente insoutenable des grands arbitrages qui conditionneront la vie du Fief pour les mois à venir.

Alors le Premier Vassal, du haut de sa superbe, prend la parole et énonce les orientations qui marquent et continueront de marquer fièrement sa gouvernance intérimaire : « Et si on ne faisait… rien ? ».