Le prix de l’allégeance

En ce soir de février, le Premier Vassal a invité les autres grandes familles du Fief pour évoquer la répartition de la Dîme. Sont présents les Boisvert, représentés par Michal le Grobios, et les Rouges Terres, conduits par Diedrick la Faucille. Ceux-ci sont venus avec force troupes participer à cette conférence exceptionnelle, stationnant leurs armées dans la cour du château en signe de défiance. Car selon des rumeurs persistantes, la Dîme serait, cette année, principalement partagée avec les petites baronnies rurales du Clan de la Rose, famille du Seigneur et du Premier Vassal.

Rien d’étonnant au fond. Les petits Barons règnent en maîtres sur leurs terres, qui entourent et protègent la Capitale du Duché. Ils exercent une tutelle sans faille sur leurs serfs et leurs vilains, là où de nombreux autres fiefs sont récemment tombés aux mains des familles ennemies, les Bleus du Pommier dans le meilleur des cas, les Bruns des Chemises dans le pire. Lors des dernières campagnes menées par ces ennemis héréditaires du Clan de la Rose, les petites baronnies ont permis au Seigneur et à son Premier Vassal de conserver la mainmise sur la plus grande cité du Duché. L’influence des petits Barons roses n’ayant d’égale que leur allégeance, l’idée qu’ils soient doublement récompensés pour services rendus attise l’ire des autres grandes familles.

Les Boisvert et les Rouges Terres sont pourtant les alliés historiques de la famille de la Rose. A l’échelle du Royaume et dans chacune de ses provinces, elles ont accompagné toutes leurs campagnes, mettant leur indispensable force d’appoint au service d’idées qu’elles disaient partager. Sans ce renfort, il eut été exclu que les Seigneurs du Clan de la Rose puissent reconquérir méthodiquement chaque parcelle du Royaume. Cette alliance vertueuse mena jusqu’à la consécration suprême : la chute du Roy Nain, chef incontesté des Bleus du Pommier qui avaient régné près de deux décennies sur le Royaume. Son remplacement par un bien opportuniste Roy Fainéant de la Rose fut fêté en grande pompe par les Boisverts et les Rouges Terres. Un temps le Clan de la Rose leur accorda de nombreuses faveurs : postes clés, retombées sonnantes et trébuchantes… Rien n’était trop beau pour ces précieux alliés.

Mais la lune de miel entre les grandes familles dura peu de temps. Les Seigneurs du Clan de la Rose, à l’égo bouffi de pouvoir, se crurent autorisés à gouverner le Royaume de plus en plus seuls. Les Boisverts et les Rouges Terres en furent pour leurs frais, voyant jour après jour les richesses royales emplir les poches de leurs anciens frères de bataille, restés trop longtemps éloignés de la Couronne pour pouvoir résister à ses tentations.

La déception des sujets fut tout aussi grande. Le pain manquait dans les villes et les campagnes, alors qu’ils savaient leur Roy Fainéant en train de s’encanailler auprès de jeunes ingénues qui, si elles n’étaient pas séduites par sa beauté forte ingrate, l’étaient à tout le moins par l’aura du pouvoir. Les troubadours chantaient les histoires, au gré des chemins provinciaux, d’un Roy surpris au petit matin sur sa monture alors qu’il quittait les jupes des belles du Royaume.

Il s’en fallut ainsi de quelques mois, mal négociés par les Seigneurs au pouvoir, pour que de nombreuses provinces commencent à retomber sous la coupe des familles ennemies. Même la lutte contre les Sarrazins, placée sous l’esprit de la Saint Paulin, ne parvenait plus à mobiliser les sujets en faveur du Clan de la Rose et de ce Roy sans culotte. Mais l’arrogance des Seigneurs de la Rose persistait, enfermés dans leurs tours d’ivoire, lâchés par leurs alliés d’hier, mais toujours portés par leur orgueil démesuré.

C’est donc dans ce contexte de tensions à l’échelle du Royaume que se tient la première Conférence Locale de la Dîme, voulue par le Premier Vassal pour maintenir une unité des familles au sein d’un Fief devenu l’une des dernières places fortes du Royaume. Preuve en est qu’il a personnellement accueilli, l’après-midi même, le Vice Roy sur ses terres. Celui-ci était venu, accompagné du Seigneur, pour sceller la réunification du Duché (nous reparlerons, lors d’une prochaine chronique, de ce pan important de l’histoire féodale qui avait vu naître, au siècle dernier, un Haut Duché et un Bas Duché lors d’une guerre fratricide entre deux Seigneurs du Clan Bleu du Pommier, ancêtres du Roy Nain).

Mais cela n’impressionne par les Boisverts et les Rouges Terres qui, en ce soir de février, comptent bien être remerciés de leur fidélité au Duché. Les affaires du Royaume sont une chose, les questions locales en sont une autre. Et même si elles apparaissent critiques en public, mimant en cela les postures nationales de défiance vis-à-vis du Roy fainéant, les deux familles se considèrent constructives. Elles n’ont jamais vraiment abandonné leur soutien au Premier Vassal, quand bien même ce soutien est parfois du bout des lèvres. Et qu’il ne soit pas dit à Michal le Grobios ou à Diedrick la Faucille que plusieurs petits barons roses au verbe bas vont peser plus, dans la Capitale du Duché, que quelques gros barons rouges et verts au verbe haut !

Les Boisverts savent toutefois que leur alliance avec les Rouges Terres face au Clan de la Rose est fragile. Les Rouges Terres, malgré leurs coups de mentons, sont en déclin, et leur existence dans les Provinces reste souvent très dépendante du bon vouloir du Clan de la Rose. Fort heureusement, ils l’ont garanti haut et fort à Michal : leur fierté ne se monnayera à aucun prix.

A l’heure d’ouvrir sa Conférence de la Dîme, le Premier Vassal est encore tout auréolé de son après-midi majestueux, qui a principalement consisté à tenir de nombreuses portes à son Seigneur et son Vice Roy. Que peuvent bien comprendre ces Boisverts et autres Rouges Terres qui tentent de l’impressionner en stationnant ostensiblement leurs troupes dépenaillées dans la cour de son château ? Il conchie ces familles décadentes qui n’ont jamais eu de Roy, ou de même de Vice Roy, à elles ! Oseraient-elles le défier, lui le Premier Vassal qui se voit chaque jour un peu plus près d’hériter de la Capitale du Duché ? Car qui, sinon lui, lorsque le Seigneur décidera de se retirer définitivement ?

C’est dans cet état d’esprit, peuplé de rêves érectiles, que le Premier Vassal engage les discussions sur l’impôt local. Mais la tension avec ses « partenaires » devient vite palpable. A peine ouvre-t-il la séance que l’arrogant Michal l’interrompt avec force : « C’est bien beau, l’ami, lance-t-il au Premier Vassal, mais en un mot : combien pour moi et les miens ? ». Suivi en cela par un Diedrick conquérant, qui lance un tonitruant : « Je suis d’accord avec Michal ! ».

Le Premier Vassal se raidit, piqué au vif par tant d’irrespect. En quelques instants, il analyse la situation. Il connaît bien ce Michal, autant qu’il le méprise. Ce porc l’a tant de fois défié en public, après lui avoir garanti son soutien en privé. Le Rouges Terres, quant à lui, n’est rien d’autre qu’un simple suiveur qui doit faire bonne figure devant son clan.

Les yeux du Premier Vassal se rétrécissent, il a choisi sa stratégie, il ajuste sa cible : « Vos propos sont peu amènes, Messire du Boisvert. Une fois de plus, la vérité vous est masquée par le voile de l’ignorance. Mais au fait, ne sont-ce pas vos amis que j’ai entendus ce matin étaler tous leurs doutes à mon encontre sur la place publique, alors que nous avions décidé, vous, moi et Messire Diedrick, de débattre ce soir entre partenaires solidaires ? Je ne m’étais point encore levé que déjà le crieur public hurlait sous mes fenêtres les réserves que votre famille exprimait à l’égard de mes soi-disant choix de répartition de la Dîme. Ne vous avais-je pas garanti, les yeux dans les yeux, qu’ils seraient des plus honnêtes et des plus transparents ? Dois-je en déduire, ici et maintenant, que vous et votre famille n’êtes que serpents venimeux dont le feu sort de la bouche, tant l’intérieur de vos corps est rempli de traîtrise ? »

L’attaque est précise et cinglante. Pris au piège de ses stratégies contradictoires, Michal n’a qu’une issue pour ne pas perdre la face devant les siens, celle de faire son habituel fier à bras. Il se lève brutalement, renversant sa chaise, et fait signe à sa cour de le suivre. Il quitte la salle non sans lancer, théâtral, une dernière menace : « Vous et les vôtres de la Rose ne pourrez pas toujours gouverner seuls ! Sans nous, les Baronnies tomberont les unes après les autres. Je vous promets le sang et les larmes, lorsque la famille Bruns des Chemises entrera, conquérante, dans ce Fief. Là, vous ne nous trouverez plus, ni nos troupes, pour vous soutenir. Ce voile de l’ignorance, c’est le vôtre, celui de l’orgueil du Clan de la Rose qui vous fait croire en votre éternité ! »

Les bruits d’armure qui s’éloignent résonnent longuement dans les couloirs du château. Un froid glacial parcourt la salle de conférence.

Le Premier Vassal jette un œil du côté des Rouges Terres. Durant la joute, le Baron Diedrick est resté impassible. D’un geste discret, il intime aux autres représentants de sa famille de faire de même. La tension atteint là son paroxysme. Le Rouge Terres prend son temps, se racle longuement la gorge, et finit par lancer plein d’assurance au Premier Vassal : « A coup sûr, la créature venimeuse et félonne qui vient de nous quitter ne mérite pas qu’on lui fasse du bien ! ».

Le Premier Vassal lui sourit : « Mon bon ami, je te remercie ainsi que ta famille pour cette fidélité sans faille. Reprenons maintenant le fil de nos débats et procédons au partage le plus équitable qui soit, dans l’intérêt commun. Très cher Diedrick, Baron incontesté des Rouges Terres, dis-moi, combien veux-tu ? »