Mathématiques stratégiques

Le Premier Vassal calcule, encore et encore, comme le lui ont appris ses pères. Peu importent les rumeurs colportées par les chants des troubadours narrant que le peuple a lui-même ouvert les portes fortifiées des petites Baronnies aux troupes des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises. Peu importe qu’on dise que ce bon peuple a vendu sur un plateau la tête des Barons du Clan de la Rose. Oui, peu importe tout cela. Le Premier Vassal calcule, encore et encore.

Il se remémore les sages paroles que le Seigneur lui a mille fois répétées, durant toute son éducation de Premier Vassal : « Souviens-toi, petit Vassal, notre bon peuple est stupide et servile. Pour nous, qui sommes au sommet de la pyramide, seule compte la roue qui tourne, cette roue du pouvoir, ce cycle infini dans lequel la destinée divine nous a inscrits. Nous reprendrons demain ce qui nous a été injustement ôté hier, car nous ne sommes pas les élus du peuple, nous sommes les élus de Dieu ».

Pourtant, quand bien même ces paroles rassurent, quand bien même les calculs frénétiques mobilisent l’esprit du Premier Vassal, le Fief vit une déroute. Une déroute totale.

Le premier assaut a vu l’attaque conjuguée des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises ravager les terres du Clan de la Rose, exterminer les dernières forteresses des Rouges-Terres, déraciner les déjà trop rares bastions des Boisvert. Dix années de conquêtes qui se sont effondrées en quelques jours, en quelques mois. Le second assaut a vu les Bleus du Pommier pousser leur avantage, sous la conduite extatique d’un Roy Nain revanchard qui avait habilement rallié quelques troupes brunes à sa cause. Jouant habilement sur la peur des vils Sarrasins qui veulent la chute de la chrétienté, ou encore sur la lâcheté de ce Roy Fainéant qui a ruiné les provinces par trop d’impôt, les Bleus du Pommier ont repris sans coup férir les Baronnies depuis longtemps perdues.

Deux semaines ont passé depuis la fin des hostilités, et les petites mains du Clan de la Rose pleurent encore leurs chers disparus. Partout les purges font rage. Ceux qui ont été au service des perdants trouvent sur la porte de leur domicile le sceau peint des Bleus du Pommier, qui annonce leur inévitable et prochain exil. Nombreux sont ceux, dépenaillés, qui marchent déjà en file vers la Capitale du Fief, seule survivante à cette déroute historique. Les voilà, pauvres hères, à la recherche d’un emploi ou simplement d’un refuge. A la Capitale, on fait de la place à quelques-uns, parmi ceux qui ont servi avec le plus d’allégeance. Mais il faut avant tout accueillir et reclasser tous ces Barons roses égarés, comme effarés, qui n’ont toujours pas compris les ressorts de l’assaut qui les a laminés. Ou qui ne veulent pas comprendre, au risque d’admettre que leur Seigneur, et le Roy Fainéant qu’il sert, puisse avoir quelque responsabilité dans l’humiliante défaite. Mais à la Capitale, il n’y aura pas de place pour tout le monde, surtout pas pour les vaillants soldats de la base, qui durant des mois, ont professé porte à porte la senestre parole. Les voici, si dévoués, qui même à terre continuent de chanter mécaniquement les louanges de leur Roy, vivant dans l’espoir que la prochaine campagne lave cet affront, comme leurs souvenirs meurtris.

Ils se rassurent en regardant leur Premier Vassal, qui semble étonnamment serein et maître de lui. Nombre des siens, parmi les dignitaires de la cour du Fief, sont toutefois dans l’incompréhension de cette attitude, alors que le Royaume même tremble sur ses fondations. Le Premier Vassal n’en a cure. Il se dit, philosophe, que sa Capitale a tenu bon, feignant d’oublier que les Bruns des Chemises ont pénétré loin les abords de la cité, avant d’être repoussés in extremis.

Quand bien même le Duché réunifié viendrait à tomber l’an prochain, voire même le Royaume dans deux ans (au train où vont les conquêtes de l’ennemi, rien d’impossible) le Premier Vassal calcule, cynique, et construit mentalement son scénario idéal. Le peuple versatile, se dit-il, sera vite déçu par les Bleus du Pommier. Quant à leur Roy Nain, s’il venait à revenir, comment ne pourrait-il décevoir à nouveau ceux qu’il a tant désenchantés lors de son premier règne ? Pendant ce temps, ici, le Seigneur trop âgé aura laissé le Duché à son destin et lui, le Premier Vassal, en digne successeur et symbole vivant d’une Capitale qui aura résisté aux années de terreur bleues et brunes, affirmera enfin son autorité absolue sur ce Duché à reconquérir.

Pourtant, dans ce moment paradoxal d’extase intellectuelle vécu au milieu des ruines fumantes, le Premier Vassal nourrit quelques inquiétudes. Il sait que le plus important des Barons locaux, Messire Lépompe, a été forcé face à l’assaut de trouver refuge dans la Capitale. Lépompe est un tout jeune Baron, qui jouit depuis quelques mois d’une influence grandissante auprès du Seigneur, et a toute son oreille. C’est d’ailleurs le Seigneur lui-même qui l’a placé à la tête de l’une des deux grandes Baronnies du Duché, malheureusement perdue. Le Premier Vassal se souvient bien de cette habile manœuvre, dont le Seigneur est coutumier : nommer le précédent Baron, un peu trop âgé à son goût et surtout moins docile que par le passé, dans l’une des Assemblées de Sages du Royaume et le remplacer par un jeune loup aux dents acérées.

Il continue d’observer autour de lui, et constate que la même chose s’est récemment produite avec le précédent Duc, remplacé par un jeune chevalier sans peur, lui aussi totalement dévoué au Seigneur. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le Premier Vassal n’aime pas voir arriver si près ces intrigants que le Seigneur lui a expressément demandé de faire siéger en tant que membres honorifiques au Conseil de la Capitale.

Membres honorifiques aujourd’hui, mais demain ?

Reviennent en tête du Premier Vassal ces histoires, contées par les nobles autour des feux de camps qui précèdent les grandes campagnes, des histoires aux décors de repas fastueux organisés par le Seigneur avec ses Grands Vassaux et autres Barons. La légende ne dit-elle pas qu’à la fin des repas, certains convives sont invités à accompagner le Seigneur pour déguster un rare tabac d’Orient dans un cabinet privé. A la suite de quoi, ces convives privilégiés décident subitement, dès le jour levé, de se retirer de leurs fonctions au profit d’un jeune protégé du Seigneur qu’on connaissait à peine quelques jours auparavant. Quand ils ne disparaissent pas subitement sitôt la dernière bouffée inhalée !

Les bruits courent que le Seigneur réunira prochainement ses fidèles pour faire le point sur les cuisantes défaites que leurs provinces viennent de connaître. Là, monte une sourde angoisse chez le Premier Vassal. Soit, il a parfaitement tenu son territoire, mais cela en fait d’autant plus un territoire convoité par de jeunes rivaux pleins d’ambitions et de rage de servir. Et lorsqu’il se regarde dans le miroir, il ne peut s’empêcher de penser, aux premières traces de l’âge, qu’il a déjà longtemps servi son Seigneur. Et si la dernière bouffée était bientôt pour lui ?

Du côté du peuple, évidemment, on ne comprend pas toutes ces subtilités, ces angoisses qui vous étreignent dans la nuit noire lorsque vous exercez le pouvoir, ces enjeux cruciaux liés à l’exercice des plus hautes responsabilités. Non, du côté du peuple, on est bassement obnubilé par des histoires de ventre qu’on dit trop vide, de toit qu’on dit rechercher, de famille qu’on dit devoir nourrir. On se plaint, on se jette comme des idiots dans les bras des Bruns des Chemises, juste parce qu’ils se disent près de vous, comme vous. Ce peuple ne comprend rien à rien aux exigences d’une noblesse élue par Dieu, qui se situe loin au-dessus de la crasse humanité.

Alors, faisant fi de la déroute, le Premier Vassal va calculer, encore et encore, et inclure à l’équation de son devenir glorieux l’incontournable destruction de ses rivaux avant qu’ils ne se fassent trop pressants.

Quant au bon peuple stupide, qu’il se contente de suivre aveuglément, car en cela est son unique destin.