Bonne année mon cul ?

Le 1er janvier dernier, une amie qui n’avait pas coutume de souhaiter les bons vœux (et me disait combien elle trouvait ce rituel stupide) me renvoyait à la lecture des mots de Pierre Desproges sur le sujet. Je ne m’attendais pas à ce que, six jours plus tard, vienne résonner avec autant d’acuité ce premier texte des Chroniques de la Haine Ordinaire.

On m’a toujours dit qu’il était possible de souhaiter les bons vœux jusqu’au 31 janvier. Belle coutume qui venait couronner mon laxisme de sortie de fêtes où, la gueule encore pleine de chocolats et autres douceurs à tendance écœurante, je n’aurais su me hâter, même pour asperger de mon eau de rose optimiste ceux que j’aime, ou que j’aime un peu moins. Sur ce dernier point, l’amie n’avait pas tout à fait tort. Qu’en a-t-on à faire de souhaiter ses vœux à tous ceux qu’on croise au boulot, sans jamais vraiment les regarder ? Pire encore, à tous ceux qui vous savonnent des planches du 2 janvier (car il est vrai qu’on passe rarement le 1er avec eux) au 31 décembre ?

Le fait est que, cette année, on a pu se souhaiter nos vœux uniquement jusqu’au 7 janvier à 11h30. « Le 7, premier coup dur », dira-t-on pour cultiver la référence. L’après-midi qui a suivi, lancer un « bonne année » était totalement exclu. A 18h, dans le cortège qui s’était spontanément formé, on en arrivait tout juste à un « bonne année… quand même », murmuré uniquement aux plus proches, et encore comme s’il s’était agi d’avouer une maladie honteuse. Faut dire que moi aussi j’étais en deuil, et que les mots sonnaient bizarrement dans ma bouche. On m’avait entre autres enlevé Cabu, et Dorothée était encore vivante. Comme Chantal Goya en son temps.

Aujourd’hui, 11 janvier, nous sommes passés à un « bonne année… malgré les circonstances », qui appelle des réponses comme « Ah, elle commence bien l’année ! ». La campagne officielle des vœux s’essouffle, les discours politiques sont réécrits au présent pour insister sur l’unité et la solidarité. On ose d’ailleurs les parallèles les plus fous avec des réalités locales qu’on colle à l’actualité façon bouton disgracieux au milieu du nez. La communion dans l’immédiateté vient remplacer la projection et l’évocation des projets d’avenir. Le temps s’est arrêté. A peine commencée, 2015 s’est éteinte au son du « nous sommes tous »… figés.

Je ne sais pas si c’est par esprit de contradiction où par conviction profonde, sans doute un peu des deux, mais j’ai décidé de continuer à souhaiter joyeusement une bonne année à tous ceux que je croise, proches ou moins proches. Pour les premiers, je continue à les serrer dans mes bras afin qu’ils comprennent que je les aime et que je veux leur envoyer du fond du cœur tous mes souhaits de bonheur. Pour les seconds, ce sera plus en pensée, en simple sourire ou regard. Quoi qu’en disent certaines mines contrites de rigueur, je ne pense pas que cela puisse faire de mal, même à ceux qui souffrent le plus, d’espérer de meilleurs lendemains.

Ces mots ne sont sans doute pas les plus simples à entendre quand on porte le deuil, mais s’ils entrouvrent la porte de l’espoir et véhiculent les graines du lien avec autrui, de l’amour ou simplement de la tolérance pour son prochain, je les assume pleinement, jusqu’au 31 janvier et au-delà.

Mon « bonne année » culcul sans doute. Mais bonne année quand même.

Comme un chien dans un cimetière (mais un 9 janvier)

Je me dis heureux de ne pas être sur les réseaux sociaux à faire tourner en boucle les mêmes mots et les mêmes remarques que ceux qui envahissent sans vergogne ma tristesse et mon intimité ces deux derniers jours. Ces mots qui font plaisir à entendre à ceux qui les relaient dans les miroirs déformants aux alouettes.

Ou comment aller chercher ailleurs, chez l’ennemi invisible et fondamentaliste, les causes d’un problème qui est consubstantiel à la nature même de notre société, de notre pays, de notre monde, à la façon dont il est dirigé, où l’individualisme est prôné comme une valeur essentielle.

Réjouissons-nous, d’ailleurs, du bel élan de solidarité de nos amis américains dont nous nous inspirons si bien pour exclure notre voisin et le transformer en monstre de notre quotidien. Terroristes des cités françaises ou tueur en série des campagnes texanes, quelle différence en fait ? L’issue malheureuse, dans un cas comme dans l’autre, d’une grossesse en situation de pré-éclampsie sociale.

C’est qu’elle a bon dos la liberté d’expression aujourd’hui, dans une France de gauche où tous les marqueurs, en premier lieu ceux de la culture, sont foulés aux pieds (oui, au-delà de journalistes, ce sont aussi des artistes qu’on a assassiné. Fallait-il le rappeler ?).

Se souvient-on du nombre de fois où Charlie est mort et ressuscité ? Combien de fois on a considéré que les lois du marché, qui ont droit de vie et de mort sur un journal, étaient bien plus importantes que cette liberté d’expression qu’on encense aujourd’hui à tout-va ? Combien de dépôts de bilan, de sauvetages in extremis d’organes de presse ou de maisons d’édition libres grâce au militantisme d’une poignée ? Tout cela sous les yeux « d’autorités » qui se foutent bien de la disparition de cette liberté d’expression-là, pas assez aux ordres.

Alors aujourd’hui, il faut tous sauver Charlie, cause nationale, parce que ceux qui faisaient le boulot de le sortir de la merde tous les quatre matins sont vraiment morts. Cause nationale ? Cause toujours.

J’ai horreur de mes tympans si sensibles dans ces moments. J’entends d’ici les conversations feutrées de cabinets ministériels sur l’avantage à tirer d’une telle crise pour l’image d’un président où d’un premier ministre. Faudrait une bonne guerre, ma bonne dame, comme disait papa quand, déjà, ça allait mal (et encore, on n’était que sous Giscard !).

À la tristesse d’hier, d’avoir vu disparaître des personnes qu’on avait tous un peu dans nos familles, et un qui comptait dans mes amis, succède aujourd’hui une forme de dégoût. Et finalement, pas franchement envie d’agir, surtout pas maintenant. Juste suivre en silence le corbillard, assez loin des corbeaux qui lui sucent la roue.

C’est peut être lâche de ne vouloir rien faire, et ça me passera sans doute.

C’est juste un jour chagrin, et nihiliste.

L'irritation est dans l'air du temps…