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Moi, Droitisant

« Moi, de Gauche (lol) !!?? »

Un grand élu de la Rose s’exprimait ainsi, il y a peu, devant mes oreilles ébahies. Évidemment « off the record », évidemment en forme de boutade, évidemment et cætera, quoi…. Interpellé en tant qu’Homme de Gauche, il répondait par ce trait d’humour décadent à un artiste lui posant la question des valeurs fondamentales que devaient véhiculer les forces de progrès dans un paysage politique aussi brouillé.

Youpi ! Après la Droite décomplexée, le règne de la Gauche décomplexée s’est enfin stabilisé sur sa nouvelle orbite géostationnaire. Je dis « enfin » parce qu’on l’attendait, ce coming-out, et avec une grande impatience. D’aucuns diront « clarification » pour définir ces élus transgenres qui n’ont jamais pu s’affirmer, sinon dans les recoins interlopes d’idéologies trop marquées et trop contraignantes à leur goût. Pauvres d’eux, qui attendaient depuis si longtemps qu’on leur crée ces toilettes intermédiaires, où déverser leurs molles opinions sans nécessité de les recouvrir après. Tout en lisant les Échos, faut-il le préciser.

Je me souviens encore de ces paroles prophétiques entendues, il y a une quinzaine d’années, alors que je déjeunais avec un responsable de cabinet rose : « Nous, les sociaux-démocrates sommes obligés de nous taire au sein de notre propre parti car on ne nous comprend pas ». Fini tout ça ! En 2016, on assume, on ne se cache plus, on ne se tait plus. On-se-lâche ! Et comme à « The Voice », c’est à celui qui présentera la plus grande gueule, pour le coup sur les thèmes historiquement confisqués par l’adversaire : économie libérale et sécurité, les deux mamelles de ce quinquennat, l’une de pleine responsabilité, l’autre de pleine opportunité. Et dans ce sillage de larmes et de sang, assaisonné de ratonnades intellectuelles, nombreux sont ceux qui osent enfin sortir de l’ombre à l’image de leurs modèles dirigeant (et non l’inverse), exposant à la vue de tous cette maladie honteuse cachée durant tant d’années : être à Gauche en étant de Droite. Une version revisitée du chancre mou, ça ne fait pas trop trop mal, mais ça suppure quand même bien sur les bords.

On nous a beaucoup parlé, ces derniers mois, de genre et de déterminisme. La politique n’échappe visiblement pas à ça. Combien sont-ils, cadres des Partis, à avoir penché pour la Gauche plutôt que pour la Droite par simple opportunité de carrière. Plus qu’on ne le croit, s’il s’agit d’en juger par les décisions prises, au niveau national comme au plus près du terrain. Marchés publics attribués, grâce à des cahiers des charges sur mesure, aux grands groupes du BTP plutôt qu’aux consortiums de PME locales, à Amazon plutôt qu’aux libraires indépendants…. La liste est longue. Sans compter les collusions et confusions ouvertement affichées entre les fonctions d’élu et ces mêmes grands groupes. Mais brouillons les pistes et hurlons au loup en montrant Barroso ! Quand le doigt montre la lune…

Et « En Marche », nous dit l’autre, qui est un peu le même que l’autre, mais en plus jeune bien qu’aussi fat. On peut effectivement se lamenter sur ces « trahisons », et se réconforter en expliquant que la gauche existe toujours, et que la représentativité d’un Premier Ministre à 5,63% de votes lors de la Primaire de 2011, comme la présence d’un « Bankable de Gala » à Bercy, sont des accidents de l’histoire. Toutes ces alliances n’avaient pourtant rien de hasardeux, encore moins de circonstanciel. Le socle idéologique partagé a toujours été là. La validation aujourd’hui affichée que la partie est perdue face à la financiarisation de la société était un constat acceptable et accepté depuis belle lurette dans cet Etat-Minor. La frontière a donc été franchie aussi aisément qu’un colon israélien parvient à obtenir un permis de construire. « Ici (à Droite, ndlr) on est chez nous ! » chantent-ils en guise de nouvel hymne à la joie transgressif.

Les élus locaux n’avaient pas attendu ce feu vert de la plus haute des autorités. Retraçons les parcours de ces nombreux notables de villes bourgeoises, transfuges d’une UDF giscardienne moribonde, ralliant des fédérations roses dans les années 80, seule chance de prendre le pouvoir en région sur des grands aînés qui leur barraient éternellement la route. Alors, changer de pied en coulissant du Centre au Centre, ça n’était pas casser trois pattes à un Giscard. C’était même le seul moyen de bousculer l’ordre établi des barons conservateurs tenant les territoires depuis des temps immémoriaux, et se succédant de droit divin. Mais comme un sou est un sou, un baron est un baron, peu importe la couleur de sa fleur. Qui veut la fin s’en donne les moyens.

Tout ça, c’est un peu comme les hémisphères de notre cerveau : le côté droit commande la partie gauche du corps. A une petite différence près : quand il s’agit du cerveau politique, le côté droit commande aussi la partie droite. Mince, ça penche dans mon oreille interne toujours aussi ébahie.

Lieux communs, me direz-vous à la lecture de ces mots. Je vous rejoins, et c’est bien malheureux de se trouver là, à déballer des évidences navrantes, en attendant que les bruits de bottes résonnent dans nos rues. Enfin, nous avons au moins une chance, tout ceci va se trouver réglé par des « primaires », un mot si bien trouvé qu’il nous ramène à la réalité, basse de plafond, des mois à venir.

Je m’en tiendrai certainement, pour ma part, à ce que je m’étais promis : en cas de guerre fécale, je pars à l’étranger. Et si je ne peux pas, je me tire à la chasse. En rêvant que, même avec mon air basané, je puisse tout de même faire illusion et sembler, ainsi, un peu de Droite.

Faisant gaffe, tout de même, à éviter les balles perdues.

Tant va la cruche à l’eau

Les récentes révélations d’un média en ligne sur l’organisation du « Clan-de-la-Rose-des-bords-de-Seine-Inférieure » me donnent l’occasion de revenir sur les Chroniques du Duché, que vous avez été nombreux à découvrir (un grand merci, en passant).

Alors que je m’apprêtais à publier une suite aux aventures de notre Premier Vassal, me voilà pris par surprise. La réalité dépasse soudain la fiction (qui pourtant ne dépassait jamais la réalité) et je me trouve tout autant dépassé, sur ma droite comme sur ma gauche, par une opinion locale stupéfaite qui découvre ébahie, ou faussement candide, la dure réalité de cette féodalité d’à côté(s).

D’autres, mieux introduits que moi dans les sphères concernées, ont même fait mine de tomber de l’arbre, tel le fromage de Corbeau. Fromage un peu trop affiné, il est vrai, par les longs mois passés dans la cave, à la vider. Un cas isolé, ont crié les fidèles d’entre les fidèles, une cabale médiatique ! Ces chers vassaux ; jamais à cours d’aveuglement, ou d’un bon point espéré pour services rendus sur les réseaux sociaux ou dans les colonnes de la presse locale.

« Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée ». Pauvre Perrette, à trop caser dans toutes les strates ducales ses nombreux époux, fils, filles et autres cousins, tout en tétant abondamment elle-même au pis, voilà patatras qu’elle voit son pot tomber.

Cet interlude médiatique, qu’on pourrait comparer à la vache normande qui interrompait les programmes TV de notre enfance, ne nous mènera malheureusement pas bien loin.

Ceux qui, au parterre des opposants, profitent de cette triste affaire sont les premiers à se délecter de la future crème les attendant dans les cuisines du château. Vivement les prochaines échéances que Bleus et Bruns prennent allègrement la place des Roses au banquet ! Les voici trépignant d’impatience, l’œil rivé vers leur prochaine campagne, celle qui les fera enfin Seigneurs à la place du Seigneur. Et si aujourd’hui ils nous arrosent de leurs promesses rédemptrices qui lavent plus blanc, demain le confort du système l‘emportera à nouveau. Leurs fils, femmes et cousins prendront la place d’autres familles déchues. Encore faut-il que celles-ci lâchent des situations durement gagnées, à la sueur d’autres fronts que les leurs. De belles batailles nous attendent dans les couloirs des palais !

Ainsi se poursuit le lent cycle de la décadence, inexorablement. Tristement, la professionnalisation de la politique a nourri les défaillances d’un système dépassé, entretenant ces entre soi et autres organisations féodales que j’aime à vous narrer… entre deux nausées.

Oui, citoyen, la roue va tourner, je veux le croire. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?

En attendant, faisons fi de notre pessimisme et ne boudons pas notre plaisir, un beau gadin comme celui-là, c’est déjà ça de pris !

« On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant »

Merci à Jean de la Fontaine

 

 

 

Mathématiques stratégiques

Le Premier Vassal calcule, encore et encore, comme le lui ont appris ses pères. Peu importent les rumeurs colportées par les chants des troubadours narrant que le peuple a lui-même ouvert les portes fortifiées des petites Baronnies aux troupes des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises. Peu importe qu’on dise que ce bon peuple a vendu sur un plateau la tête des Barons du Clan de la Rose. Oui, peu importe tout cela. Le Premier Vassal calcule, encore et encore.

Il se remémore les sages paroles que le Seigneur lui a mille fois répétées, durant toute son éducation de Premier Vassal : « Souviens-toi, petit Vassal, notre bon peuple est stupide et servile. Pour nous, qui sommes au sommet de la pyramide, seule compte la roue qui tourne, cette roue du pouvoir, ce cycle infini dans lequel la destinée divine nous a inscrits. Nous reprendrons demain ce qui nous a été injustement ôté hier, car nous ne sommes pas les élus du peuple, nous sommes les élus de Dieu ».

Pourtant, quand bien même ces paroles rassurent, quand bien même les calculs frénétiques mobilisent l’esprit du Premier Vassal, le Fief vit une déroute. Une déroute totale.

Le premier assaut a vu l’attaque conjuguée des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises ravager les terres du Clan de la Rose, exterminer les dernières forteresses des Rouges-Terres, déraciner les déjà trop rares bastions des Boisvert. Dix années de conquêtes qui se sont effondrées en quelques jours, en quelques mois. Le second assaut a vu les Bleus du Pommier pousser leur avantage, sous la conduite extatique d’un Roy Nain revanchard qui avait habilement rallié quelques troupes brunes à sa cause. Jouant habilement sur la peur des vils Sarrasins qui veulent la chute de la chrétienté, ou encore sur la lâcheté de ce Roy Fainéant qui a ruiné les provinces par trop d’impôt, les Bleus du Pommier ont repris sans coup férir les Baronnies depuis longtemps perdues.

Deux semaines ont passé depuis la fin des hostilités, et les petites mains du Clan de la Rose pleurent encore leurs chers disparus. Partout les purges font rage. Ceux qui ont été au service des perdants trouvent sur la porte de leur domicile le sceau peint des Bleus du Pommier, qui annonce leur inévitable et prochain exil. Nombreux sont ceux, dépenaillés, qui marchent déjà en file vers la Capitale du Fief, seule survivante à cette déroute historique. Les voilà, pauvres hères, à la recherche d’un emploi ou simplement d’un refuge. A la Capitale, on fait de la place à quelques-uns, parmi ceux qui ont servi avec le plus d’allégeance. Mais il faut avant tout accueillir et reclasser tous ces Barons roses égarés, comme effarés, qui n’ont toujours pas compris les ressorts de l’assaut qui les a laminés. Ou qui ne veulent pas comprendre, au risque d’admettre que leur Seigneur, et le Roy Fainéant qu’il sert, puisse avoir quelque responsabilité dans l’humiliante défaite. Mais à la Capitale, il n’y aura pas de place pour tout le monde, surtout pas pour les vaillants soldats de la base, qui durant des mois, ont professé porte à porte la senestre parole. Les voici, si dévoués, qui même à terre continuent de chanter mécaniquement les louanges de leur Roy, vivant dans l’espoir que la prochaine campagne lave cet affront, comme leurs souvenirs meurtris.

Ils se rassurent en regardant leur Premier Vassal, qui semble étonnamment serein et maître de lui. Nombre des siens, parmi les dignitaires de la cour du Fief, sont toutefois dans l’incompréhension de cette attitude, alors que le Royaume même tremble sur ses fondations. Le Premier Vassal n’en a cure. Il se dit, philosophe, que sa Capitale a tenu bon, feignant d’oublier que les Bruns des Chemises ont pénétré loin les abords de la cité, avant d’être repoussés in extremis.

Quand bien même le Duché réunifié viendrait à tomber l’an prochain, voire même le Royaume dans deux ans (au train où vont les conquêtes de l’ennemi, rien d’impossible) le Premier Vassal calcule, cynique, et construit mentalement son scénario idéal. Le peuple versatile, se dit-il, sera vite déçu par les Bleus du Pommier. Quant à leur Roy Nain, s’il venait à revenir, comment ne pourrait-il décevoir à nouveau ceux qu’il a tant désenchantés lors de son premier règne ? Pendant ce temps, ici, le Seigneur trop âgé aura laissé le Duché à son destin et lui, le Premier Vassal, en digne successeur et symbole vivant d’une Capitale qui aura résisté aux années de terreur bleues et brunes, affirmera enfin son autorité absolue sur ce Duché à reconquérir.

Pourtant, dans ce moment paradoxal d’extase intellectuelle vécu au milieu des ruines fumantes, le Premier Vassal nourrit quelques inquiétudes. Il sait que le plus important des Barons locaux, Messire Lépompe, a été forcé face à l’assaut de trouver refuge dans la Capitale. Lépompe est un tout jeune Baron, qui jouit depuis quelques mois d’une influence grandissante auprès du Seigneur, et a toute son oreille. C’est d’ailleurs le Seigneur lui-même qui l’a placé à la tête de l’une des deux grandes Baronnies du Duché, malheureusement perdue. Le Premier Vassal se souvient bien de cette habile manœuvre, dont le Seigneur est coutumier : nommer le précédent Baron, un peu trop âgé à son goût et surtout moins docile que par le passé, dans l’une des Assemblées de Sages du Royaume et le remplacer par un jeune loup aux dents acérées.

Il continue d’observer autour de lui, et constate que la même chose s’est récemment produite avec le précédent Duc, remplacé par un jeune chevalier sans peur, lui aussi totalement dévoué au Seigneur. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le Premier Vassal n’aime pas voir arriver si près ces intrigants que le Seigneur lui a expressément demandé de faire siéger en tant que membres honorifiques au Conseil de la Capitale.

Membres honorifiques aujourd’hui, mais demain ?

Reviennent en tête du Premier Vassal ces histoires, contées par les nobles autour des feux de camps qui précèdent les grandes campagnes, des histoires aux décors de repas fastueux organisés par le Seigneur avec ses Grands Vassaux et autres Barons. La légende ne dit-elle pas qu’à la fin des repas, certains convives sont invités à accompagner le Seigneur pour déguster un rare tabac d’Orient dans un cabinet privé. A la suite de quoi, ces convives privilégiés décident subitement, dès le jour levé, de se retirer de leurs fonctions au profit d’un jeune protégé du Seigneur qu’on connaissait à peine quelques jours auparavant. Quand ils ne disparaissent pas subitement sitôt la dernière bouffée inhalée !

Les bruits courent que le Seigneur réunira prochainement ses fidèles pour faire le point sur les cuisantes défaites que leurs provinces viennent de connaître. Là, monte une sourde angoisse chez le Premier Vassal. Soit, il a parfaitement tenu son territoire, mais cela en fait d’autant plus un territoire convoité par de jeunes rivaux pleins d’ambitions et de rage de servir. Et lorsqu’il se regarde dans le miroir, il ne peut s’empêcher de penser, aux premières traces de l’âge, qu’il a déjà longtemps servi son Seigneur. Et si la dernière bouffée était bientôt pour lui ?

Du côté du peuple, évidemment, on ne comprend pas toutes ces subtilités, ces angoisses qui vous étreignent dans la nuit noire lorsque vous exercez le pouvoir, ces enjeux cruciaux liés à l’exercice des plus hautes responsabilités. Non, du côté du peuple, on est bassement obnubilé par des histoires de ventre qu’on dit trop vide, de toit qu’on dit rechercher, de famille qu’on dit devoir nourrir. On se plaint, on se jette comme des idiots dans les bras des Bruns des Chemises, juste parce qu’ils se disent près de vous, comme vous. Ce peuple ne comprend rien à rien aux exigences d’une noblesse élue par Dieu, qui se situe loin au-dessus de la crasse humanité.

Alors, faisant fi de la déroute, le Premier Vassal va calculer, encore et encore, et inclure à l’équation de son devenir glorieux l’incontournable destruction de ses rivaux avant qu’ils ne se fassent trop pressants.

Quant au bon peuple stupide, qu’il se contente de suivre aveuglément, car en cela est son unique destin.