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Ça va bouger !

Je ne suis pas le plus ardent défenseur de la culture populaire française, je l’admets. Cet « art de vivre » dont on nous rebat les oreilles, et qui s’est soudain résumé médiatiquement à « boire un verre en terrasse avec des amis pour refaire le monde » n’est pas parmi mes pratiques les plus courantes. Il faut dire que dans ma région, le ciel capricieux se prête peu à ce type de loisirs. Soit-dit en passant, il n’avait jamais fait aussi beau un 13 novembre, de mémoire de moi-même. Connerie de réchauffement climatique…

Au lendemain du drame, touché par l’élan national et surtout par la décence de tant de gens de la rue qui, comme moi, se sentaient loin de ces élus qui piaffaient d’impatience devant leur campagne électorale interrompue, je me suis laissé conquérir par l’esprit du moment. Et par la défense de cette culture que j’ai choisie d’embrasser en dépit de mes origines mêlées.

A compter du 14 novembre, j’ai ainsi décidé de faire fi de tout ce qui m’énervait dans la partie française de ma double culture, les râleurs jamais contents de rien, jamais prêt à se plier à ce qu’on leur dit de faire, hostiles au changement, le type qui vous envoie balader lorsqu’on lui dit de bouger de la place qu’il a choisie, même si elle bloque le passage. Et puis, on ne parlait plus de « Mon confort, merde ! » mais de « Mon mode de vie, bordel ! ». La France changeait sous mes yeux, et cela consolait un peu de la douleur du moment.

Bref, je suis donc moi-aussi allé en terrasse toute la semaine, clamant haut et fort qu’on n’aurait pas la peau de mon mode de vie.

C’est incroyable comme un verre à pied peut contenir autant d’intelligence. J’ai arpenté les cafés, parlé à tous ces gens qui s’abreuvaient de bon cœur et de bon sens, échangeant des visions souvent passionnantes du monde dans lequel nous trinquions. J’étais finalement dans mon élément, un peu bobo, aventurier des zincs retrouvés, cherchant dans les « tchin » et les « santé » la pulsation de ce patrimoine commun qui allait collectivement nous grandir face à l’adversité. Je crois que je n’ai jamais tant aimé la France qu’à ce moment où elle s’aérait au fond d’un puissant ballon de rouge démocratique.

Et puis, un soir, la réalité a subitement repris ses droits. Le journal de France 2 venait de se terminer, Bruxelles était toujours en état de siège et, à Paris, la vie reprenait lentement son cours dans le douloureux prolongement des premières obsèques et des familles éplorées.

Nous en étions là, à ce point crucial de bascule, lorsque nos rires bruyants allaient enfin cesser de résonner faux dans nos peurs et nos tristesses intérieures. Le moment de nous transcender dans la souffrance collective, et d’être meilleurs. Ou d’être au moins à l’image de ce que le monde entier disait de nous sur la toile.

Toute la semaine, j’avais vu cette vie tenter de reprendre pied, à l’énergie de l’espoir. Les infos faisaient grand cas de ces artistes qui remontaient sur scène, essayant de nous redonner le sourire. L’art, l’éducation, la culture en première ligne ! J’y croyais presque, moi si naturellement irrité par mes semblables comme par moi-même.

Pourtant, ce soir, ma bascule bascula.

Tout commença par des images de cadres en costume sombre, assis autour d’une immense table de réunion. A première vue, ce n’était ni un séminaire du Gouvernement, même si le nombre d’inconnus autour de la table pouvait le laisser croire, ni l’annonce d’un nouveau plan social d’entreprise. Ou alors ce PSE se déroulait au siège de Marc Dorcel, tant ces individus à l’écran commençaient à se trémousser étrangement, le regard fixé sur leurs écrans de smartphone. L’un d’entre eux semblait même pris dans une transe sexuelle qui affolait sensiblement l’une de ses collègues féminines. Il me fallut de longues secondes avant de comprendre ce qui se jouait ici, quelques secondes de sidération lors desquelles j’identifiais enfin la nature des images diffusées. Oui, je vivais bien en direct, à 20h45 sur France Télévisions, une semaine après les attentats, la diffusion du dernier clip de Patrick Sébastien « Ça va bouger ».

A la sidération succéda la tétanie, puis finalement l’incompréhension de voir surgir, sur le service public, à une heure de grande écoute et dans la foulée d’un JT de larmes, cette réalité de notre sous-culture. Que la chaîne soit obligée de programmer le dernier clip de son animateur le plus primal, c’est une chose, mais pourquoi nous infliger cela en ce moment ? Était-ce vraiment ça, le service public de l’audiovisuel qui remontait sur scène, prêt à nous faire rire et à nous projeter dans un avenir de résistance culturelle ? Nous proposait-on pour faire passer l’amère pilule du deuil « Une petite pipe (hourra) ! », celle que Monsieur Sébastien avait précédemment vantée en live dans son « cabaret »  ? Et enfin, avec cette image de la culture française, ne risquions nous pas qu’un pays allié ait soudain envie de nous bombarder ?

Après avoir saturé mon cerveau de néant, ce triste épisode réveilla ma mémoire, balayant jusqu’au tanin de mes illusions.

C’est un fait, la culture à la française qu’on vante depuis des semaines, cette culture des fameux « CSP+ » dont je fais partie, n’est que la mousse masquant le véritable terreau culturel dominant notre pays. Celui qui fait des millions de téléspectateurs un samedi soir, entre pets et slips troués. Ce bouillon d’acculturation qui lave le cerveau plus blanc qu’un barbu radicalisé ne saura jamais le faire. Cette petite mort du temps de cerveau disponible qui n’a fait que gagner du terrain depuis les années 80.

J’ai du mal à croire que la petite pipe de Monsieur S. va sauver notre art de vivre. Car lorsque le générique du Grand Cabaret cessera, et que les bons français iront se coucher, ils rêveront du bulletin bleu marine qui leur garantira le droit de chanter « Le Popotin » à une heure de grande écoute, entre deux rondelles de saucisson et un ballon de rouge pris à la terrasse de l’indigence. Et si nous inscrivions le droit fondamental de montrer son cul à la télé dans la constitution ? Ça ferait sans doute un bon programme électoral pour la prochaine présidentielle. Ainsi, dans le respect et la fraternité de la fête du samedi soir sur France 2, nous pourrions chanter à nos compatriotes musulmans, un tantinet choqués par la gaudriole, l’un des tubes de notre animateur favori : « Ah si tu pouvais fermer ta gueule ».

On ne me fera pas écrire que je soupçonne l’animateur de France 2 d’être le porte-drapeau de la droite extrême. Je laisse cela à d’autres  car j’ai lu dans un livre célèbre un truc du genre « Pardonnez-lui car il ne sait pas ce qu’il fait ». Ce qui est peut-être plus grave, si on y réfléchit bien.

Tout a bien changé le 13 novembre. On pensait entrer dès le 14 dans le plus grand bistrot du monde mais on a fini le 6 décembre dans les toilettes du cabaret, ambiance fin de nuit. On y était accueilli par le maître des lieux, notre Patrick national, qui nous chantait : « On est des dingues ».

Ça collait en effet mieux à la situation que « Ça va bouger »…

Médina

Tunis, le 2 août 1990. La nuit est bien avancée. Nous sommes restés tard dans la cour de la Cité Sportive, à la fraîche si on peut dire malgré les murs de béton qui recrachent sur nous les 45° de la journée. Je suis avec une petite dizaine d’étudiants de toutes nationalités et de toutes confessions autour d’Abdel, le gardien, et de sa petite radio qui crachote. Malgré nos centaines d’heures de cours à l’Université Bourguiba, notre compréhension de l’Arabe reste fragile. Abdel nous a aidés à traduire ces premières minutes de l’invasion du Koweït par l’Irak, commentées en direct par des journalistes égyptiens présents sur la ligne de front.

Bon Dieu que l’air semble épais. Il y a quelques heures, nous étions tranquillement assis autour du couscous que le cousin d’Abdel avait préparé pour nous. C’est une tradition. Une fois par semaine cet homme adorable, qui gagne quelques Dinars en travaillant comme veilleur de nuit, nous invite à partager un repas avec lui. C’est la deuxième année que nous passons l’été en sa compagnie, alors nous sommes devenus amis. Au début, nous sommes arrivés ici avec nos signes extérieurs de richesse, nos vêtements de marque, nos cheveux longs d’étudiants européens rebelles et nos airs de conquérants. Mais cette année, j’ai sorti mes plus vieux jeans, rasé mes cheveux à quelques millimètres, et je reste discret sur les 800 francs que j’ai en poche pour les deux mois et demi du séjour. Lorsqu’on m’a dit, à moi qui ai toujours été pauvre chez nous, qu’ici c’était deux fois le salaire mensuel d’un médecin généraliste, je me suis pris une claque en pleine gueule. J’ai rangé mon air dominant ainsi que les fringues qui me faisaient certainement ressembler, aux yeux d’Abdel, à un gros con de touriste blindé. Ou était-ce plutôt à mes yeux ? C’est vrai qu’Abdel n’est pas comme ça.

Vers quatre heures du matin, nous sommes allés dormir. Du moins j’ai essayé. Je me suis bien habitué aux cafards qui courent partout dans les chambres, mais pas à cette saleté de DDT avec lequel on nous désinfecte les draps propres fournis chaque semaine. J’ai fini par garder les mêmes draps. Au bout d’un mois, ils sont imbibés de sueur, ils puent, mais au moins ça ne me démange plus et les foutues rougeurs qui recouvraient chaque centimètre de mon épiderme ont disparu. Mais putain, que l’odeur de propre me manque !

Non, cette fin de nuit, ce n’est pas la chaleur, les cafards ou l’insecticide qui nous empêchent de dormir. On entend les voitures et les mobylettes vrombir dans la rue, et les jeunes tunisiens énervés qui lancent des bouteilles vides contre les murs de notre dortoir. L’été, seuls les « blancs » qui viennent à Bourguiba School dorment ici, et ces gars dehors sont parfaitement au courant. En général, ils traînent évidemment plus autour de la Cité des filles que de la nôtre. Nous aussi d’ailleurs, on ne va pas leur jeter la pierre. Enfin, façon de dire, car ce soir, eux nous lapideraient bien. Nos mauvais pressentiments des premiers instants se confirment. Les déclarations va-t-en-guerre de nos gouvernements qui s’engagent, la main sur le cœur, à défendre l’Emirat vont nous mettre dans la merde… et sans doute pour quelque temps.

Dans la Cité, il ne reste plus que nous, les étudiants européens fauchés. Ces derniers jours, à mesure que la tension internationale montait, la plupart des Américains se sont fait reloger par leur Ambassade. Sécurité préventive oblige. De toute façon, on ne les côtoie pas vraiment, ces Américains, alors ils ne nous manquent pas vraiment. On identifie certains d’entre eux, qui étaient déjà là l’an dernier mais ils ne se mélangent pas. Nous, les Européens, on est trop « tactiles », m’a expliqué un jour l’un d’eux. « Comme les Arabes, en fait ? » lui ai-je répondu. Les week-ends, pendant qu’on part à l’aventure à l’autre bout du pays, ces gars vont reprendre leur souffle, et une douche bien chaude, dans les résidences fortifiées des GI’s en poste à Tunis. Mon pote Adil et moi, on a été invité une fois par un étudiant qu’on surnommait Big Jim, un type qui trouvait le Coca d’ici dégueulasse mais qui était trop accro pour s’en passer. On a traîné au bord de leur piscine, ils avaient fait un barbecue. Il y avait surtout des ribs de porc. Adil, ça l’a un brin remué mais il a juste fait mine de ne pas avoir faim. Pour le consoler, je lui ai dit qu’on n’était pas vraiment en pays musulman, qu’il n’avait qu’à regarder autour de lui pour s’en persuader. Juste un Disneyland reconstitué pour qu’ils se sentent comme chez eux. Il n’a même pas voulu toucher aux pizzas qui avaient l’air de contenir du bacon et autres cochonnailles. Ça n’était visiblement pas le cas de celle à l’ananas, mais elle avait vraiment l’air trop suspect pour qu’on y touche. Franchement, faut dire… une pizza à l’ananas… On a regretté les bricks au thon qui faisaient notre ordinaire.

Autour de la piscine, les filles des papas Marines se pavanaient avec leurs bikinis minimalistes. Elles nous tournaient autour, dans un semblant d’indifférence générale de leurs géniteurs. Enfin surtout autour d’Adil qui a plus une gueule d’Italien que d’Arabe, alors que moi c’est plutôt le contraire. J’ai bouffé des dizaines de ribs pour les faire s’intéresser plus à moi qu’à lui, mais rien n’y a fait. Au bout d’un moment, quand même, on a commencé à devenir un peu chauds. Là les Marines nous ont foutus dehors parce qu’on ne semblait pas comprendre qu’il ne faut pas toucher à leurs « girls », même si elles nous mettent du 90D sous le nez. C’est qu’elles sont puritaines, les lardonnes, jamais avant le mariage (où alors juste avec la bouche, ça c’est Adil qui me l’a dit mais il se vantait toujours d’arriver à atteindre le sommet de la montagne avec les étudiantes de l’autre campus, quand nous autres on arpentait péniblement la plaine). On a déduit une chose de cet après-midi foireux : In God they trust.

Restait qu’en cette fin de nuit, c’était le bordel à l’extérieur de notre Cité, et que nos copains « français d’origine maghrébine » sont sortis pour parlementer avec les locaux. Nous, on est resté un peu en retrait. Moi, passe encore, avec mon bon faciès qui m’aide à me fondre dans la masse, mais les copains trop blancs, ils faisaient profil bas à s’imaginer vivre les jours prochains en état de siège. Tout ça sentait trop mauvais, on parlait déjà de coalition occidentale pour restaurer la souveraineté koweitienne…

C’est Suleïman qu’on a envoyé jouer au porte-parole. Suleïman, c’est l’intello musulman de notre bande. Avec lui, on passe notre temps à débattre de manière interminable sur l’Islam et, comme il dit souvent, « la place introuvable de l’Arabe dans le monde chrétien ». C’est un peu pompeux qu’on lui rétorque, surtout qu’il est né et a grandi à Limoges et que ça n’est pas fondamentalement le pire ghetto de l’hexagone. Mais bon, les intellos, c’est comme les dragueurs invétérés, ça en fait toujours trop.

Avec lui, au fond, on a les mêmes idées. J’apprends sa langue maternelle depuis plusieurs années et mon ADN du sud de l’Europe n’est pas loin de résonner avec le sien. Quand on est ici, c’est un peu moi qui joue à l’immigré et lui au natif. Bon d’accord, quand je lui dis ça il a raison de me rappeler qu’il est Algérien et qu’on est en Tunisie. Et qu’il ne me fait pas l’affront de me dire que je suis chez moi en Allemagne ou en Finlande. Pour l’emmerder, je finis par lui dire que les Arabes se ressemblent tous. Ça l’énerve. Il est brillant mais il n’a pas beaucoup d’humour. On n’en vient pas pour autant aux mains, on se respecte trop, du moins suffisamment pour se traiter sans se frapper. Et puis on aime vraiment discuter du fond des choses. On s’est baigné ensemble dans « Les Croisades vues des Arabes » d’Amin Maalouf. On évoque, en territoire partagé, la grandeur arabe et sa civilisation éclairée. Pourtant, on s’étripe dès qu’il s’agit de causer religion. Pour moi, la grandeur arabe c’est l’ouverture d’esprit, la science, une sorte d’époque des Lumières que nous, occidentaux primaires aveuglés par notre chrétienté avons massacré par cupidité et jalousie, sous couvert de reconquête d’une terre sainte qui était en réalité ouverte à tous. Cette civilisation éclairée, ça me renvoie à ma vision de la laïcité, mais lui ça le renvoie à sa vision de l’Islam. J’ai beau dire à Suleïman que ce n’est pas sa religion que je n’aime pas, mais la part d’obscurantisme et de revanche, vide de sens, qu’elle véhicule dans ses interprétations les plus tordues. Il ne veut ni ne peut me comprendre, car ce n’est pas comme cela qu’il pratique, lorsqu’il s’incline vers l’Est cinq fois par jour. Il a un truc qui me dépasse un peu. Il a la foi. J’ai beau pousser le bouchon en faisant mon mea culpa civilisationnel, lui dire qu’on n’a pas fait mieux, nous Chrétiens, avec notre Inquisition à la con, et que les religions qui dérivent, prospérant sur l’ignorance et la pauvreté, ça finit toujours en fascisme organisé, rien n’y fait. La foi, ça ne se discute pas, point à la ligne. Alors on digresse pour pouvoir continuer à causer et on repart sur la politique, des croisades au colonialisme, du cours du pétrole à l’invasion du Koweït. On est toujours un peu borderline dans nos échanges. Le problème, c’est que la religion fait société, surtout chez lui. Bon… malgré nos grands airs, chez nous, ça n’est jamais bien loin non plus, faut l’avouer. Suffit de parler famille ou avortement par exemple.

Après la joute, on finit toujours par conclure, épuisés et à bout d’arguments, que « tout ça c’est bien pareil ». Et j’admets que certains Musulmans un peu trop énervés n’ont pas tout à fait tort de nous appeler les Croisés. Tout comme ils ont raison de détester ces anciens colons qui reviennent de manière récurrente essayer de remettre en place l’ordre établi qui fonctionnait si bien du temps de leurs protectorats. On n’est pas aussi éloigné qu’il y paraît au premier abord, lui et moi : tout ça, ça n’est pas vraiment de la religion, c’est juste de la politique, et beaucoup de capitalisme. Je me dis qu’on quand même a de la chance de savoir s’écouter.

Suleïman a fini par rentrer, la tête basse, et on est tous remonté dans nos piaules la gueule en biais. Il a bien essayé de parler aux jeunes dehors, de leur dire qu’on n’était pas les mêmes gars que ceux qui, dans nos chancelleries, voulaient lancer nos chars sur Koweït City. Mais rien n’y a fait. Soit il a pris du « sale djezaïri » dans la tronche, soit du « sale franzaoui ». « Laissez-nous régler nos affaires entre Arabes », qu’ils lui ont dit. Il avait beau être Arabe, il était vraiment aussi étranger ici que si moi j’avais été en Allemagne.

Tout à l’heure, je me réveillerai dans mon lit baigné de sueur, comme tous les jours depuis un mois. Après la douche glacée, je marcherai au radar jusqu’à la station de métro La Jeunesse qui me déposera près de l’Université. Je boirai mon café hyper-serré en essayant de glaner les dernières infos. Les télévisions étrangères ne seront plus accessibles, les véhicules anti-émeutes circuleront dans la rue pour que la population sache qu’elle doit se tenir tranquille. C’est toujours comme ça, ici, en temps de crise. On se méfie des contagions. Cet après-midi, je ferai la queue des heures durant devant la Poste pour espérer accéder à une ligne téléphonique vers l’étranger et dire à ma copine que je vais bien. Mais là-aussi, tout sera bloqué.

Ce soir, j’irai peut-être manger chez mon amie Latifa, une prof de français de l’Université qui vit en plein cœur du quartier El Khadra. C’est là qu’elle a choisi de s’installer, même s’il ne fait pas bon être une femme célibataire, intellectuelle et féministe dans cette zone périphérique qui a accueilli, durant des années, tant de populations défavorisées en provenance de bidonvilles. Avec la pauvreté, l’Islamisme radical s’y est installé. Alors les casernes militaires de Zine Ben Ali se sont installées en face. Toujours la même histoire. Latifa, elle, essaie de faire entendre une autre voix.

Je parcourrai l’artère principale de son quartier, préférant rester au milieu de la route, au risque de me faire renverser, que de choisir l’un des trottoirs de ces deux mondes qui s’observent en silence, comme deux prédateurs qui attendent le moment propice pour déclencher l’attaque. J’arriverai chez Latifa, nous parlerons, nous referons le monde autant qu’avec Suleïman, mais avec un point de vue tellement différent que je ne sais comment mettre dans une même pièce ces deux êtres avec lesquels, pourtant, je partage tant d’opinions. Devant son tajine, toujours trop pimenté, nous évoquerons la guerre étrange qui s’est déclenchée cette nuit. Le piment me mettra, comme toujours, le feu dans la gorge, si fort qu’à la fin je n’arriverai plus ni à penser, ni à causer. Ça la fera marrer à coup sûr. Le piment, c’est comme la dictature, dit-elle. Ça brûle ta langue au début, et après ça fait couver longtemps le feu dans tes intestins.

Demain il y aura des révolutions et je sais qu’elle y participera. Sans se leurrer le moins du monde sur le fait que la paix est fragile et que les femmes et les hommes ne savent voir dans leurs différences que ce qui les oppose. Mais elle n’abandonnera pas son combat, pas plus que Suleïman. Et dans 25 ans je ne pourrai m’empêcher de penser que tous deux avaient raison, malgré tout ce qui semblait les séparer, malgré tout ce qui semblait nous séparer. Malheureusement, nos sociétés comateuses et nombrilistes auront laissé passer le temps des vraies rencontres, des vrais débats, des vraies réponses et des réconciliations possibles.