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Esaïe 42:8 *

De la fenêtre de son palais, les dents serrées de rage, le Seigneur observe les Princes Marchands qui s’éloignent en longue cohorte, sur la route en contrebas. L’un après l’autre, les voici quittant le Fief, après en avoir retiré leurs biens et stoppé les grandes constructions et projets qu’ils avaient engagés sur leurs deniers, ceux-là même qui devaient faire la fierté et la réputation de la Capitale du Duché.

« Quelle mouche a bien pu les piquer ? », feint-il de s’interroger.

Il y a quelques mois, encore Premier Vassal, il jubilait de se voir enfin succéder à son Seigneur. Ce dernier, atteint de la tremblante, venait d’arrêter sa décision. Il se retirait des affaires du Royaume, remercié comme il se devait par le bon Roy fainéant qui lui offrait un fauteuil doré au Conseil des Sages. En entrant dans ce saint des saints, il laissait derrière lui son titre de Seigneur, et son bien-aimé Fief qui lui avait servi de base arrière, puis de tremplin, vers la cour du Roy.

Le Premier Vassal avait toujours été dévoré par l’ambition et mû par l’impatience. Mais il avait su habilement les masquer, arrivant à ce poste à la force d’une langue usée à faire briller de mille feux les bottes de son Seigneur. Il ne pouvait toutefois occulter, aux yeux de ses trop nombreux concurrents, ses origines modestes. C’était pourtant bien lui qui avait été choisi pour présider par intérim aux destinées glorieuses du Fief, lorsque le Seigneur avait été appelé à de hautes fonctions près du Roy. Lui qui n’avait dirigé par le passé qu’un petit camp de base de quelques milliers d’âmes, au pied des murailles de cette Capitale du Duché qu’il jalousait tant. Lui qui avait eu l’opportunité d’imposer sa dévotion et son humilité feintes aux yeux de son Seigneur. Lui qui avait eu l’intelligence d’attendre discrètement que son tour n’arrive.

Sans doute n’avait-il jamais vraiment compris, ou voulu comprendre, que le Seigneur l’avait choisi pour mieux tuer, à travers lui, ses autres enfants, ces immodestes talentueux qui prétendaient devenir Seigneur à la place du Seigneur de manière un peu trop pressante. Tout ceci était resté masqué à un Premier Vassal aveuglé par la puissance de son ego, celui des seconds couteaux qui finissent par se persuader que le fauteuil tant convoité leur a toujours été dû.

Le Premier Vassal était élu par le destin à défaut de l’être par le peuple ou même ses pairs, et cela lui suffisait tout à fait. Oint par la Sainte Urine de son Seigneur, il n’avait retenu que la sanctification de l’acte, niant l’odeur d’ammoniaque qui allait de pair avec l’oxydation des années de pouvoir de son maître.

Autour de lui, bon nombre de ses concurrents d’hier, ses « vieux amis », étaient déjà affaiblis par les lourdes défaites et les pertes de leurs territoires subies face aux armées des Bleus du Pommier. Mais il les retrouvait pourtant, chaque même fin de semaine, à siéger avec lui autour de la table de décision. De tous temps, cette rencontre hebdomadaire avait été présidée par le Seigneur. Nombreux étaient ceux qui y avaient connu leur heure de grandeur, comme de décadence. Les crocodiles des douves goûtaient encore l’odeur de ceux qui avaient failli aux yeux du Seigneur.

Du jour au lendemain, ce dernier n’était plus venu leur rendre visite, sortant du jeu de pouvoir local sans même évoquer sa succession. Un acte à dessein, sans nul doute, pour celui qui aimait enfermer des loups affamés dans une cage et les observer des heures durant, en pariant sur le survivant.

Propulsé héritier par son rôle de gardien transitoire du trône, le Premier Vassal s’était assis d’autorité dans le fauteuil du Seigneur, au grand dam de ses concurrents, les Messire Lépompe et autres Baron Tangage fort marris de cette situation qu’ils trouvaient ubuesque. Mais « le moins bon d’entre nous », comme ils le nommaient cyniquement, s’imposait malgré tout à leurs dépens sur un magistral concours de circonstances. Remarquant les regards et les envies qui l’entouraient, le tout nouveau Seigneur avait vite conclu que des alliances ne tarderaient pas à se former contre lui . Il importait d’éliminer au plus vite ces malsaines et dangereuses rivalités.

Il avait ainsi placé les premières semaines de son règne sous le sceau de l’épuration. Il fallait que ces « vieux amis » ne se relèvent pas du coup de grâce qu’il comptait leur asséner. Il avait commencé son grand nettoyage, et abusé de sa position dominante pour les affaiblir durablement. Levant l’impôt, il avait eu les moyens de faire plier tous ces sans-terres ruinés par les guerres récemment perdues. Il l’avait fait sans ménagement, avec méthode.

Lorsqu’il les eut suffisamment affaiblis, il regarda autour de lui ce paysage rassurant de terre brûlée. Mais du haut de sa toute suffisance, un facteur clé lui avait échappé. Ces dernières années avaient été marquées de lourdes défaites pour sa famille, le Clan de la Rose. La plupart des territoires autrefois à la main de ses alliés étaient désormais conquis par les armées adverses. Bien qu’encore riche du poids économique de ses Princes Marchands, le Fief était encerclé, en état de siège virtuel.

Lorsqu’il prit enfin la peine d’observer plus attentivement la situation, ses proches détruits ou trop affaiblis pour contester son pouvoir mais aussi pour lui apporter un soutien éventuel, il ne vit que son propre reflet solitaire dans le regard de ses ennemis. Aux portes du Fief, les Bleus du Pommier, nouveaux maîtres du Duché, ne craignaient plus cette citadelle autrefois réputée imprenable, mais aujourd’hui tenue par un Seigneur isolé. Jour après jour, l’ennemi, le vrai, avait tissé des liens au cœur même de son domaine, aidant en sous-main les riches marchands qui avaient tant subi de crises, du fait des guerres incessantes.

Trop occupé à sécuriser son trône, le nouveau Seigneur ne les avait même pas regardés. Il les avait traités comme de vulgaires camelots, persuadé que seuls sa puissance et ses dons de stratège politique feraient la force et la grandeur de son Fief. Engloutissant les fruits de la dîme, il était même allé jusqu’à construire un nouveau Palais à la mesure de sa vision, un palais donnant sur le fleuve, majestueux navire aux vitraux monumentaux qui jouaient de couleurs irisées dans les insondables reflets de l’eau. Mais dans ces couleurs chatoyantes, où le tout nouveau Seigneur se plaisait à voir les éclats artistiques de sa gouvernance éclairée, les grands bourgeois du Fief ne voyaient que le reflet amer et insupportable de son comportement égotique. Dans les échoppes de la Capitale, nul ne supporta plus ses excès verbaux, et son mépris affiché pour ceux qui créaient chaque jour la richesse du territoire.

Désormais seul dans son bureau, le Seigneur auto-proclamé regarde les marchands qui fuient, sans vouloir comprendre ce qui arrive. Les mules chargées d’or partent pourtant vers d’autres Fiefs, en long convoi. Les Bleus du Pommiers leur ont promis une nouvelle capitale où ils pourront prospérer en sécurité, dans les territoires plus au sud qu’ils contrôlent totalement. Les Princes Marchands l’ont fait savoir par l’intermédiaire des crieurs publics : ils ne comptent pas revenir de sitôt dans ce Fief en perte de vitesse et de repères.

Face à cet exode massif, les plus proches conseillers du Seigneur sont venus l’avertir que le peuple criait, qu’il avait faim. Sa garde rapprochée l’a aussi informé que ses anciens amis du Clan de la Rose continuaient de se réunir chaque semaine dans l’ancien Palais, au cœur même de la cité ducale. Des négociations seraient en cours avec les Princes Marchands pour qu’ils acceptent de reconsidérer leur départ. Sa tête aurait été évoquée comme monnaie d’échange. Il se murmure même que le précédent Seigneur, son vieux maître, aurait émergé d’une violente crise de tremblante pour donner son avis sur la question, et bénir le principe d’un coup d’État s’il venait à arriver. Les loups affamés, encore et toujours.

Mais le Premier Vassal ne s’avoue jamais vaincu. Hors de question de rendre son titre de Seigneur, acquis au sang et aux larmes de la terreur qu’il a si brillamment exercée. Il envisage d’ailleurs de faire exécuter les conseillers pervertis qui ont osé lui suggérer qu’il était peut-être temps de se réconcilier avec sa soi-disant « famille », de l’unir à nouveau sous cette bannière de la Rose rassemblée qui a fait les grandes heures du Fief, et du Duché au-delà. Que nenni ! Un Seigneur ne revient jamais sur ses décisions, car elles ne peuvent être que bonnes. En cela, il a été à la meilleure école en servant son vieux maître.

Il prévoit désormais d’installer un canon au sommet de son Palais, afin de bombarder les prochains Princes Marchands qui se hasarderaient à quitter le Fief, cette bande d’imbéciles qui prétend mieux comprendre le sens de l’histoire que lui. Il est l’Histoire, le seul maître à bord, et il le prouvera quel qu’en soit le prix.

Assis sur son trône, à ruminer sa colère et scénariser sa vengeance, il jette à peine un regard sur la servante qui est venue laver ses pieds. Tout juste regrette-t-il, dans le silence de son Palais, que plus aucun Vassal, Baron ou conseiller mineur ne soit là pour le faire, en acceptant humblement son humiliation.

Il ne remarque même pas que la servante vient de sortir une longue dague dissimulée sous son tablier.

Quand bien même, pourquoi s’en soucierait-il ?

Après tout, il est Immortel.

*  « Je suis l’Eternel, c’est là mon nom ; Et je ne donnerai pas ma gloire à un autre »

Moi, Droitisant

« Moi, de Gauche (lol) !!?? »

Un grand élu de la Rose s’exprimait ainsi, il y a peu, devant mes oreilles ébahies. Évidemment « off the record », évidemment en forme de boutade, évidemment et cætera, quoi…. Interpellé en tant qu’Homme de Gauche, il répondait par ce trait d’humour décadent à un artiste lui posant la question des valeurs fondamentales que devaient véhiculer les forces de progrès dans un paysage politique aussi brouillé.

Youpi ! Après la Droite décomplexée, le règne de la Gauche décomplexée s’est enfin stabilisé sur sa nouvelle orbite géostationnaire. Je dis « enfin » parce qu’on l’attendait, ce coming-out, et avec une grande impatience. D’aucuns diront « clarification » pour définir ces élus transgenres qui n’ont jamais pu s’affirmer, sinon dans les recoins interlopes d’idéologies trop marquées et trop contraignantes à leur goût. Pauvres d’eux, qui attendaient depuis si longtemps qu’on leur crée ces toilettes intermédiaires, où déverser leurs molles opinions sans nécessité de les recouvrir après. Tout en lisant les Échos, faut-il le préciser.

Je me souviens encore de ces paroles prophétiques entendues, il y a une quinzaine d’années, alors que je déjeunais avec un responsable de cabinet rose : « Nous, les sociaux-démocrates sommes obligés de nous taire au sein de notre propre parti car on ne nous comprend pas ». Fini tout ça ! En 2016, on assume, on ne se cache plus, on ne se tait plus. On-se-lâche ! Et comme à « The Voice », c’est à celui qui présentera la plus grande gueule, pour le coup sur les thèmes historiquement confisqués par l’adversaire : économie libérale et sécurité, les deux mamelles de ce quinquennat, l’une de pleine responsabilité, l’autre de pleine opportunité. Et dans ce sillage de larmes et de sang, assaisonné de ratonnades intellectuelles, nombreux sont ceux qui osent enfin sortir de l’ombre à l’image de leurs modèles dirigeant (et non l’inverse), exposant à la vue de tous cette maladie honteuse cachée durant tant d’années : être à Gauche en étant de Droite. Une version revisitée du chancre mou, ça ne fait pas trop trop mal, mais ça suppure quand même bien sur les bords.

On nous a beaucoup parlé, ces derniers mois, de genre et de déterminisme. La politique n’échappe visiblement pas à ça. Combien sont-ils, cadres des Partis, à avoir penché pour la Gauche plutôt que pour la Droite par simple opportunité de carrière. Plus qu’on ne le croit, s’il s’agit d’en juger par les décisions prises, au niveau national comme au plus près du terrain. Marchés publics attribués, grâce à des cahiers des charges sur mesure, aux grands groupes du BTP plutôt qu’aux consortiums de PME locales, à Amazon plutôt qu’aux libraires indépendants…. La liste est longue. Sans compter les collusions et confusions ouvertement affichées entre les fonctions d’élu et ces mêmes grands groupes. Mais brouillons les pistes et hurlons au loup en montrant Barroso ! Quand le doigt montre la lune…

Et « En Marche », nous dit l’autre, qui est un peu le même que l’autre, mais en plus jeune bien qu’aussi fat. On peut effectivement se lamenter sur ces « trahisons », et se réconforter en expliquant que la gauche existe toujours, et que la représentativité d’un Premier Ministre à 5,63% de votes lors de la Primaire de 2011, comme la présence d’un « Bankable de Gala » à Bercy, sont des accidents de l’histoire. Toutes ces alliances n’avaient pourtant rien de hasardeux, encore moins de circonstanciel. Le socle idéologique partagé a toujours été là. La validation aujourd’hui affichée que la partie est perdue face à la financiarisation de la société était un constat acceptable et accepté depuis belle lurette dans cet Etat-Minor. La frontière a donc été franchie aussi aisément qu’un colon israélien parvient à obtenir un permis de construire. « Ici (à Droite, ndlr) on est chez nous ! » chantent-ils en guise de nouvel hymne à la joie transgressif.

Les élus locaux n’avaient pas attendu ce feu vert de la plus haute des autorités. Retraçons les parcours de ces nombreux notables de villes bourgeoises, transfuges d’une UDF giscardienne moribonde, ralliant des fédérations roses dans les années 80, seule chance de prendre le pouvoir en région sur des grands aînés qui leur barraient éternellement la route. Alors, changer de pied en coulissant du Centre au Centre, ça n’était pas casser trois pattes à un Giscard. C’était même le seul moyen de bousculer l’ordre établi des barons conservateurs tenant les territoires depuis des temps immémoriaux, et se succédant de droit divin. Mais comme un sou est un sou, un baron est un baron, peu importe la couleur de sa fleur. Qui veut la fin s’en donne les moyens.

Tout ça, c’est un peu comme les hémisphères de notre cerveau : le côté droit commande la partie gauche du corps. A une petite différence près : quand il s’agit du cerveau politique, le côté droit commande aussi la partie droite. Mince, ça penche dans mon oreille interne toujours aussi ébahie.

Lieux communs, me direz-vous à la lecture de ces mots. Je vous rejoins, et c’est bien malheureux de se trouver là, à déballer des évidences navrantes, en attendant que les bruits de bottes résonnent dans nos rues. Enfin, nous avons au moins une chance, tout ceci va se trouver réglé par des « primaires », un mot si bien trouvé qu’il nous ramène à la réalité, basse de plafond, des mois à venir.

Je m’en tiendrai certainement, pour ma part, à ce que je m’étais promis : en cas de guerre fécale, je pars à l’étranger. Et si je ne peux pas, je me tire à la chasse. En rêvant que, même avec mon air basané, je puisse tout de même faire illusion et sembler, ainsi, un peu de Droite.

Faisant gaffe, tout de même, à éviter les balles perdues.

« Resistance is futile »

Dans la série Star Trek, on trouve une espèce extra-terrestre nommée les Borgs. Un Borg est un être mi-machine, mi-organique, sa partie organique étant constituée des espèces que cette société prédatrice a « assimilées » durant son voyage dans l’espace infini. Les Borgs vivent dans un immense vaisseau en forme de cube, forteresse imprenable sans autre beauté que sa géométrie anguleuse, aussi froide qu’effrayante.

La société Borg est organisée en ruche, sous la forme d’une conscience collective. Seule la Reine, autorité suprême et ordonnatrice, possède une forme de conscience individuelle, mettant son intellect au service du contrôle de la Ruche. Au sein d’une organisation sociale immuable, les sujets garantissent la bonne conduite de leur mission qui a pour seul but d’intégrer à la conscience collective, par « l’assimilation », l’intelligence et les connaissances des individus d’autres espèces. Intelligence et connaissances dont, en l’absence de liberté de penser, ils ne font rien…

L’étendue du vocabulaire Borg se résume en sept mots : « Resistance is futile : you will be assimilated » (la résistance est inutile, vous allez être assimilés).

On retrouve cette même typologie de personnages dans la série anglaise Doctor Who, avec la variante des Cybermen, robots assimilant les humains en leur ôtant toute trace de sentiments *.

Le vocabulaire des Cybermen est un brin plus varié, puisqu’on peut passer de « You will be deleted » (Vous allez être effacés), lorsqu’ils sont confrontés à trop de résistance, à leur expression phare « You will be upgraded » (vous allez être améliorés).

Ce matin à l’aube, dans le département de Seine-Inférieure, les CRS mandatés par la Préfecture ont évacué un campement « zadiste » pacifiste au lieu-dit de la Ferme des Bouillons. On aurait déjà beaucoup à dire sur ce terme de « zadiste », dévoyé quelques mois seulement après avoir été créé, lorsqu’on a connu un tant soit peu le mouvement citoyen qui a conduit à ce qu’une poignée de défenseurs d’une exploitation agricole conteste, par son occupation pacifique, la décision d’une ville d’avoir vendu cette ferme de 4 Ha à un géant de la grande distribution, qui voulait sans nul doute y implanter l’une de ces multiples enseignes. Plutôt que des « punks à chien » comme on aime à nous présenter les fameux zadistes, on a retrouvé dans ce mouvement de défense des citoyens engagés de toutes générations et de tous horizons. Ceux-là mêmes qui choisissent, dans des combats du quotidien et de proximité, de témoigner d’une volonté de changement de paradigme lorsqu’il s’agit d’agriculture, de consommation ou de santé. Des militants qui ne faisaient pas trop de bruit, étaient totalement pacifistes et menaient un combat juste dans un contexte qui, on l’a vu cet été en pleine « crise agricole », mérite qu’on se questionne sur des choix absurdes faits chaque jour à côté de chez nous, au risque de nous voir imposer les modèles productivistes hystériques de nos voisins allemands ou espagnols.

Seulement voilà, tout ceci était ILLEGAL. Ce qui ne rendait pas plus simple pour l’Etat l’évacuation du site, malgré les décisions de justice l’y autorisant. Un mouvement sans violences, un soutien de la population, une occupation festive et bon enfant… Comment ramener de l’ORDRE dans tout ça ?

Lorsqu’il s’est agi pour les pouvoirs publics de tenter de sortir par le haut de cette situation, une véritable machine infernale s’est mise en marche. Et le cube Borg a plongé dans le bouillon.

L’Etat, de son point de vue d’Etat, ne pouvait évidemment pas autoriser une association menant une occupation illégale depuis plus de deux ans (même si pacifiste et fédérant des citoyens bien sous tous rapports) à participer à un appel d’offres de reprise du site sous statut agricole. De son point de vue d’Etat, c’était légitimer par ailleurs tous les zadistes de France et de Navarre, et dire de manière sous-jacente qu’il y a de l’espoir à Notre Dame-des-Landes et partout ailleurs où des gens se battent pour la bonne cause hors du cadre normé où on peut aisément les contrôler.

Il fallait donc que le système trouve sa parade, construise une riposte en cohérence avec sa conscience collective et use de ses armes pour assimiler à nouveau cette situation dans ses rouages.

Et c’est bien évidemment ce qui s’est passé.

Je n’ai nulle envie de partir dans une critique des complices de cette machine qui, individuellement, pensent sans doute que leur action est bien-fondée. Même si l’issue est extrêmement injuste pour ceux sans qui le combat aurait été perdu depuis longtemps face au Gros Bill, un minimum a sans doute été gagné et une ferme probablement sauvée. Consolons-nous comme on peut, même si la Ferme des Bouillons rejoindra sans doute bientôt la ruche Borg (version bio) de la FNSEA dont elle sera probablement l’un des alibis fleurons de demain.

Si elle appelle à la vigilance citoyenne, la suite de cette affaire est pourtant moins intéressante que ce dont elle témoigne, une fois de plus, ici et maintenant : la réintégration calculée et sournoisement méthodique du passé, du présent et de l’avenir d’un projet issu d’une  pensée libre et responsable dans l’ordre social établi, dans le collectif contrôlé de la Reine Borg, dans la mécanique huilée du Cyberman, qui transforment des sentiments de libre-arbitre considérés comme dangereux en une perspective d’avenir forcément améliorée par la qualité structurelle que la machine lui apporte.

On pense au philosophe américain Robert M. Pirsig, en voyant comment, dans cette triste histoire, l’ordre social a pris le pas sur l’intellect, comment l’idée de liberté a buté contre les outils de contrôle d’une société bien installée dans ses mécanismes routiniers et autres manipulations usuelles. Le dynamique a buté contre le statique. Témoin le joli communiqué de la Préfecture qui vient raconter l’histoire officielle à des médias qui ne le sont pas moins.

« Résistance was futile : you have been assimilated ! », clament nos Borgs.

 

* Sur ce point, les spécialistes y verront évidemment la filiation et l’inspiration qu’ont pu trouver les scénaristes américains chez leurs cousins anglais.

Tant va la cruche à l’eau

Les récentes révélations d’un média en ligne sur l’organisation du « Clan-de-la-Rose-des-bords-de-Seine-Inférieure » me donnent l’occasion de revenir sur les Chroniques du Duché, que vous avez été nombreux à découvrir (un grand merci, en passant).

Alors que je m’apprêtais à publier une suite aux aventures de notre Premier Vassal, me voilà pris par surprise. La réalité dépasse soudain la fiction (qui pourtant ne dépassait jamais la réalité) et je me trouve tout autant dépassé, sur ma droite comme sur ma gauche, par une opinion locale stupéfaite qui découvre ébahie, ou faussement candide, la dure réalité de cette féodalité d’à côté(s).

D’autres, mieux introduits que moi dans les sphères concernées, ont même fait mine de tomber de l’arbre, tel le fromage de Corbeau. Fromage un peu trop affiné, il est vrai, par les longs mois passés dans la cave, à la vider. Un cas isolé, ont crié les fidèles d’entre les fidèles, une cabale médiatique ! Ces chers vassaux ; jamais à cours d’aveuglement, ou d’un bon point espéré pour services rendus sur les réseaux sociaux ou dans les colonnes de la presse locale.

« Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée ». Pauvre Perrette, à trop caser dans toutes les strates ducales ses nombreux époux, fils, filles et autres cousins, tout en tétant abondamment elle-même au pis, voilà patatras qu’elle voit son pot tomber.

Cet interlude médiatique, qu’on pourrait comparer à la vache normande qui interrompait les programmes TV de notre enfance, ne nous mènera malheureusement pas bien loin.

Ceux qui, au parterre des opposants, profitent de cette triste affaire sont les premiers à se délecter de la future crème les attendant dans les cuisines du château. Vivement les prochaines échéances que Bleus et Bruns prennent allègrement la place des Roses au banquet ! Les voici trépignant d’impatience, l’œil rivé vers leur prochaine campagne, celle qui les fera enfin Seigneurs à la place du Seigneur. Et si aujourd’hui ils nous arrosent de leurs promesses rédemptrices qui lavent plus blanc, demain le confort du système l‘emportera à nouveau. Leurs fils, femmes et cousins prendront la place d’autres familles déchues. Encore faut-il que celles-ci lâchent des situations durement gagnées, à la sueur d’autres fronts que les leurs. De belles batailles nous attendent dans les couloirs des palais !

Ainsi se poursuit le lent cycle de la décadence, inexorablement. Tristement, la professionnalisation de la politique a nourri les défaillances d’un système dépassé, entretenant ces entre soi et autres organisations féodales que j’aime à vous narrer… entre deux nausées.

Oui, citoyen, la roue va tourner, je veux le croire. Mais ne sera-t-il pas trop tard ?

En attendant, faisons fi de notre pessimisme et ne boudons pas notre plaisir, un beau gadin comme celui-là, c’est déjà ça de pris !

« On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant »

Merci à Jean de la Fontaine

 

 

 

Mathématiques stratégiques

Le Premier Vassal calcule, encore et encore, comme le lui ont appris ses pères. Peu importent les rumeurs colportées par les chants des troubadours narrant que le peuple a lui-même ouvert les portes fortifiées des petites Baronnies aux troupes des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises. Peu importe qu’on dise que ce bon peuple a vendu sur un plateau la tête des Barons du Clan de la Rose. Oui, peu importe tout cela. Le Premier Vassal calcule, encore et encore.

Il se remémore les sages paroles que le Seigneur lui a mille fois répétées, durant toute son éducation de Premier Vassal : « Souviens-toi, petit Vassal, notre bon peuple est stupide et servile. Pour nous, qui sommes au sommet de la pyramide, seule compte la roue qui tourne, cette roue du pouvoir, ce cycle infini dans lequel la destinée divine nous a inscrits. Nous reprendrons demain ce qui nous a été injustement ôté hier, car nous ne sommes pas les élus du peuple, nous sommes les élus de Dieu ».

Pourtant, quand bien même ces paroles rassurent, quand bien même les calculs frénétiques mobilisent l’esprit du Premier Vassal, le Fief vit une déroute. Une déroute totale.

Le premier assaut a vu l’attaque conjuguée des Bleus du Pommier et des Bruns des Chemises ravager les terres du Clan de la Rose, exterminer les dernières forteresses des Rouges-Terres, déraciner les déjà trop rares bastions des Boisvert. Dix années de conquêtes qui se sont effondrées en quelques jours, en quelques mois. Le second assaut a vu les Bleus du Pommier pousser leur avantage, sous la conduite extatique d’un Roy Nain revanchard qui avait habilement rallié quelques troupes brunes à sa cause. Jouant habilement sur la peur des vils Sarrasins qui veulent la chute de la chrétienté, ou encore sur la lâcheté de ce Roy Fainéant qui a ruiné les provinces par trop d’impôt, les Bleus du Pommier ont repris sans coup férir les Baronnies depuis longtemps perdues.

Deux semaines ont passé depuis la fin des hostilités, et les petites mains du Clan de la Rose pleurent encore leurs chers disparus. Partout les purges font rage. Ceux qui ont été au service des perdants trouvent sur la porte de leur domicile le sceau peint des Bleus du Pommier, qui annonce leur inévitable et prochain exil. Nombreux sont ceux, dépenaillés, qui marchent déjà en file vers la Capitale du Fief, seule survivante à cette déroute historique. Les voilà, pauvres hères, à la recherche d’un emploi ou simplement d’un refuge. A la Capitale, on fait de la place à quelques-uns, parmi ceux qui ont servi avec le plus d’allégeance. Mais il faut avant tout accueillir et reclasser tous ces Barons roses égarés, comme effarés, qui n’ont toujours pas compris les ressorts de l’assaut qui les a laminés. Ou qui ne veulent pas comprendre, au risque d’admettre que leur Seigneur, et le Roy Fainéant qu’il sert, puisse avoir quelque responsabilité dans l’humiliante défaite. Mais à la Capitale, il n’y aura pas de place pour tout le monde, surtout pas pour les vaillants soldats de la base, qui durant des mois, ont professé porte à porte la senestre parole. Les voici, si dévoués, qui même à terre continuent de chanter mécaniquement les louanges de leur Roy, vivant dans l’espoir que la prochaine campagne lave cet affront, comme leurs souvenirs meurtris.

Ils se rassurent en regardant leur Premier Vassal, qui semble étonnamment serein et maître de lui. Nombre des siens, parmi les dignitaires de la cour du Fief, sont toutefois dans l’incompréhension de cette attitude, alors que le Royaume même tremble sur ses fondations. Le Premier Vassal n’en a cure. Il se dit, philosophe, que sa Capitale a tenu bon, feignant d’oublier que les Bruns des Chemises ont pénétré loin les abords de la cité, avant d’être repoussés in extremis.

Quand bien même le Duché réunifié viendrait à tomber l’an prochain, voire même le Royaume dans deux ans (au train où vont les conquêtes de l’ennemi, rien d’impossible) le Premier Vassal calcule, cynique, et construit mentalement son scénario idéal. Le peuple versatile, se dit-il, sera vite déçu par les Bleus du Pommier. Quant à leur Roy Nain, s’il venait à revenir, comment ne pourrait-il décevoir à nouveau ceux qu’il a tant désenchantés lors de son premier règne ? Pendant ce temps, ici, le Seigneur trop âgé aura laissé le Duché à son destin et lui, le Premier Vassal, en digne successeur et symbole vivant d’une Capitale qui aura résisté aux années de terreur bleues et brunes, affirmera enfin son autorité absolue sur ce Duché à reconquérir.

Pourtant, dans ce moment paradoxal d’extase intellectuelle vécu au milieu des ruines fumantes, le Premier Vassal nourrit quelques inquiétudes. Il sait que le plus important des Barons locaux, Messire Lépompe, a été forcé face à l’assaut de trouver refuge dans la Capitale. Lépompe est un tout jeune Baron, qui jouit depuis quelques mois d’une influence grandissante auprès du Seigneur, et a toute son oreille. C’est d’ailleurs le Seigneur lui-même qui l’a placé à la tête de l’une des deux grandes Baronnies du Duché, malheureusement perdue. Le Premier Vassal se souvient bien de cette habile manœuvre, dont le Seigneur est coutumier : nommer le précédent Baron, un peu trop âgé à son goût et surtout moins docile que par le passé, dans l’une des Assemblées de Sages du Royaume et le remplacer par un jeune loup aux dents acérées.

Il continue d’observer autour de lui, et constate que la même chose s’est récemment produite avec le précédent Duc, remplacé par un jeune chevalier sans peur, lui aussi totalement dévoué au Seigneur. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le Premier Vassal n’aime pas voir arriver si près ces intrigants que le Seigneur lui a expressément demandé de faire siéger en tant que membres honorifiques au Conseil de la Capitale.

Membres honorifiques aujourd’hui, mais demain ?

Reviennent en tête du Premier Vassal ces histoires, contées par les nobles autour des feux de camps qui précèdent les grandes campagnes, des histoires aux décors de repas fastueux organisés par le Seigneur avec ses Grands Vassaux et autres Barons. La légende ne dit-elle pas qu’à la fin des repas, certains convives sont invités à accompagner le Seigneur pour déguster un rare tabac d’Orient dans un cabinet privé. A la suite de quoi, ces convives privilégiés décident subitement, dès le jour levé, de se retirer de leurs fonctions au profit d’un jeune protégé du Seigneur qu’on connaissait à peine quelques jours auparavant. Quand ils ne disparaissent pas subitement sitôt la dernière bouffée inhalée !

Les bruits courent que le Seigneur réunira prochainement ses fidèles pour faire le point sur les cuisantes défaites que leurs provinces viennent de connaître. Là, monte une sourde angoisse chez le Premier Vassal. Soit, il a parfaitement tenu son territoire, mais cela en fait d’autant plus un territoire convoité par de jeunes rivaux pleins d’ambitions et de rage de servir. Et lorsqu’il se regarde dans le miroir, il ne peut s’empêcher de penser, aux premières traces de l’âge, qu’il a déjà longtemps servi son Seigneur. Et si la dernière bouffée était bientôt pour lui ?

Du côté du peuple, évidemment, on ne comprend pas toutes ces subtilités, ces angoisses qui vous étreignent dans la nuit noire lorsque vous exercez le pouvoir, ces enjeux cruciaux liés à l’exercice des plus hautes responsabilités. Non, du côté du peuple, on est bassement obnubilé par des histoires de ventre qu’on dit trop vide, de toit qu’on dit rechercher, de famille qu’on dit devoir nourrir. On se plaint, on se jette comme des idiots dans les bras des Bruns des Chemises, juste parce qu’ils se disent près de vous, comme vous. Ce peuple ne comprend rien à rien aux exigences d’une noblesse élue par Dieu, qui se situe loin au-dessus de la crasse humanité.

Alors, faisant fi de la déroute, le Premier Vassal va calculer, encore et encore, et inclure à l’équation de son devenir glorieux l’incontournable destruction de ses rivaux avant qu’ils ne se fassent trop pressants.

Quant au bon peuple stupide, qu’il se contente de suivre aveuglément, car en cela est son unique destin.

Le prix de l’allégeance

En ce soir de février, le Premier Vassal a invité les autres grandes familles du Fief pour évoquer la répartition de la Dîme. Sont présents les Boisvert, représentés par Michal le Grobios, et les Rouges Terres, conduits par Diedrick la Faucille. Ceux-ci sont venus avec force troupes participer à cette conférence exceptionnelle, stationnant leurs armées dans la cour du château en signe de défiance. Car selon des rumeurs persistantes, la Dîme serait, cette année, principalement partagée avec les petites baronnies rurales du Clan de la Rose, famille du Seigneur et du Premier Vassal.

Rien d’étonnant au fond. Les petits Barons règnent en maîtres sur leurs terres, qui entourent et protègent la Capitale du Duché. Ils exercent une tutelle sans faille sur leurs serfs et leurs vilains, là où de nombreux autres fiefs sont récemment tombés aux mains des familles ennemies, les Bleus du Pommier dans le meilleur des cas, les Bruns des Chemises dans le pire. Lors des dernières campagnes menées par ces ennemis héréditaires du Clan de la Rose, les petites baronnies ont permis au Seigneur et à son Premier Vassal de conserver la mainmise sur la plus grande cité du Duché. L’influence des petits Barons roses n’ayant d’égale que leur allégeance, l’idée qu’ils soient doublement récompensés pour services rendus attise l’ire des autres grandes familles.

Les Boisvert et les Rouges Terres sont pourtant les alliés historiques de la famille de la Rose. A l’échelle du Royaume et dans chacune de ses provinces, elles ont accompagné toutes leurs campagnes, mettant leur indispensable force d’appoint au service d’idées qu’elles disaient partager. Sans ce renfort, il eut été exclu que les Seigneurs du Clan de la Rose puissent reconquérir méthodiquement chaque parcelle du Royaume. Cette alliance vertueuse mena jusqu’à la consécration suprême : la chute du Roy Nain, chef incontesté des Bleus du Pommier qui avaient régné près de deux décennies sur le Royaume. Son remplacement par un bien opportuniste Roy Fainéant de la Rose fut fêté en grande pompe par les Boisverts et les Rouges Terres. Un temps le Clan de la Rose leur accorda de nombreuses faveurs : postes clés, retombées sonnantes et trébuchantes… Rien n’était trop beau pour ces précieux alliés.

Mais la lune de miel entre les grandes familles dura peu de temps. Les Seigneurs du Clan de la Rose, à l’égo bouffi de pouvoir, se crurent autorisés à gouverner le Royaume de plus en plus seuls. Les Boisverts et les Rouges Terres en furent pour leurs frais, voyant jour après jour les richesses royales emplir les poches de leurs anciens frères de bataille, restés trop longtemps éloignés de la Couronne pour pouvoir résister à ses tentations.

La déception des sujets fut tout aussi grande. Le pain manquait dans les villes et les campagnes, alors qu’ils savaient leur Roy Fainéant en train de s’encanailler auprès de jeunes ingénues qui, si elles n’étaient pas séduites par sa beauté forte ingrate, l’étaient à tout le moins par l’aura du pouvoir. Les troubadours chantaient les histoires, au gré des chemins provinciaux, d’un Roy surpris au petit matin sur sa monture alors qu’il quittait les jupes des belles du Royaume.

Il s’en fallut ainsi de quelques mois, mal négociés par les Seigneurs au pouvoir, pour que de nombreuses provinces commencent à retomber sous la coupe des familles ennemies. Même la lutte contre les Sarrazins, placée sous l’esprit de la Saint Paulin, ne parvenait plus à mobiliser les sujets en faveur du Clan de la Rose et de ce Roy sans culotte. Mais l’arrogance des Seigneurs de la Rose persistait, enfermés dans leurs tours d’ivoire, lâchés par leurs alliés d’hier, mais toujours portés par leur orgueil démesuré.

C’est donc dans ce contexte de tensions à l’échelle du Royaume que se tient la première Conférence Locale de la Dîme, voulue par le Premier Vassal pour maintenir une unité des familles au sein d’un Fief devenu l’une des dernières places fortes du Royaume. Preuve en est qu’il a personnellement accueilli, l’après-midi même, le Vice Roy sur ses terres. Celui-ci était venu, accompagné du Seigneur, pour sceller la réunification du Duché (nous reparlerons, lors d’une prochaine chronique, de ce pan important de l’histoire féodale qui avait vu naître, au siècle dernier, un Haut Duché et un Bas Duché lors d’une guerre fratricide entre deux Seigneurs du Clan Bleu du Pommier, ancêtres du Roy Nain).

Mais cela n’impressionne par les Boisverts et les Rouges Terres qui, en ce soir de février, comptent bien être remerciés de leur fidélité au Duché. Les affaires du Royaume sont une chose, les questions locales en sont une autre. Et même si elles apparaissent critiques en public, mimant en cela les postures nationales de défiance vis-à-vis du Roy fainéant, les deux familles se considèrent constructives. Elles n’ont jamais vraiment abandonné leur soutien au Premier Vassal, quand bien même ce soutien est parfois du bout des lèvres. Et qu’il ne soit pas dit à Michal le Grobios ou à Diedrick la Faucille que plusieurs petits barons roses au verbe bas vont peser plus, dans la Capitale du Duché, que quelques gros barons rouges et verts au verbe haut !

Les Boisverts savent toutefois que leur alliance avec les Rouges Terres face au Clan de la Rose est fragile. Les Rouges Terres, malgré leurs coups de mentons, sont en déclin, et leur existence dans les Provinces reste souvent très dépendante du bon vouloir du Clan de la Rose. Fort heureusement, ils l’ont garanti haut et fort à Michal : leur fierté ne se monnayera à aucun prix.

A l’heure d’ouvrir sa Conférence de la Dîme, le Premier Vassal est encore tout auréolé de son après-midi majestueux, qui a principalement consisté à tenir de nombreuses portes à son Seigneur et son Vice Roy. Que peuvent bien comprendre ces Boisverts et autres Rouges Terres qui tentent de l’impressionner en stationnant ostensiblement leurs troupes dépenaillées dans la cour de son château ? Il conchie ces familles décadentes qui n’ont jamais eu de Roy, ou de même de Vice Roy, à elles ! Oseraient-elles le défier, lui le Premier Vassal qui se voit chaque jour un peu plus près d’hériter de la Capitale du Duché ? Car qui, sinon lui, lorsque le Seigneur décidera de se retirer définitivement ?

C’est dans cet état d’esprit, peuplé de rêves érectiles, que le Premier Vassal engage les discussions sur l’impôt local. Mais la tension avec ses « partenaires » devient vite palpable. A peine ouvre-t-il la séance que l’arrogant Michal l’interrompt avec force : « C’est bien beau, l’ami, lance-t-il au Premier Vassal, mais en un mot : combien pour moi et les miens ? ». Suivi en cela par un Diedrick conquérant, qui lance un tonitruant : « Je suis d’accord avec Michal ! ».

Le Premier Vassal se raidit, piqué au vif par tant d’irrespect. En quelques instants, il analyse la situation. Il connaît bien ce Michal, autant qu’il le méprise. Ce porc l’a tant de fois défié en public, après lui avoir garanti son soutien en privé. Le Rouges Terres, quant à lui, n’est rien d’autre qu’un simple suiveur qui doit faire bonne figure devant son clan.

Les yeux du Premier Vassal se rétrécissent, il a choisi sa stratégie, il ajuste sa cible : « Vos propos sont peu amènes, Messire du Boisvert. Une fois de plus, la vérité vous est masquée par le voile de l’ignorance. Mais au fait, ne sont-ce pas vos amis que j’ai entendus ce matin étaler tous leurs doutes à mon encontre sur la place publique, alors que nous avions décidé, vous, moi et Messire Diedrick, de débattre ce soir entre partenaires solidaires ? Je ne m’étais point encore levé que déjà le crieur public hurlait sous mes fenêtres les réserves que votre famille exprimait à l’égard de mes soi-disant choix de répartition de la Dîme. Ne vous avais-je pas garanti, les yeux dans les yeux, qu’ils seraient des plus honnêtes et des plus transparents ? Dois-je en déduire, ici et maintenant, que vous et votre famille n’êtes que serpents venimeux dont le feu sort de la bouche, tant l’intérieur de vos corps est rempli de traîtrise ? »

L’attaque est précise et cinglante. Pris au piège de ses stratégies contradictoires, Michal n’a qu’une issue pour ne pas perdre la face devant les siens, celle de faire son habituel fier à bras. Il se lève brutalement, renversant sa chaise, et fait signe à sa cour de le suivre. Il quitte la salle non sans lancer, théâtral, une dernière menace : « Vous et les vôtres de la Rose ne pourrez pas toujours gouverner seuls ! Sans nous, les Baronnies tomberont les unes après les autres. Je vous promets le sang et les larmes, lorsque la famille Bruns des Chemises entrera, conquérante, dans ce Fief. Là, vous ne nous trouverez plus, ni nos troupes, pour vous soutenir. Ce voile de l’ignorance, c’est le vôtre, celui de l’orgueil du Clan de la Rose qui vous fait croire en votre éternité ! »

Les bruits d’armure qui s’éloignent résonnent longuement dans les couloirs du château. Un froid glacial parcourt la salle de conférence.

Le Premier Vassal jette un œil du côté des Rouges Terres. Durant la joute, le Baron Diedrick est resté impassible. D’un geste discret, il intime aux autres représentants de sa famille de faire de même. La tension atteint là son paroxysme. Le Rouge Terres prend son temps, se racle longuement la gorge, et finit par lancer plein d’assurance au Premier Vassal : « A coup sûr, la créature venimeuse et félonne qui vient de nous quitter ne mérite pas qu’on lui fasse du bien ! ».

Le Premier Vassal lui sourit : « Mon bon ami, je te remercie ainsi que ta famille pour cette fidélité sans faille. Reprenons maintenant le fil de nos débats et procédons au partage le plus équitable qui soit, dans l’intérêt commun. Très cher Diedrick, Baron incontesté des Rouges Terres, dis-moi, combien veux-tu ? »

Et si on ne faisait rien

Pur produit de la féodalité locale, le Premier Vassal a patiemment servi son Seigneur jusqu’à ce que ce dernier, appelé à de plus hautes fonctions par le Président du Royaume, ne lui laisse le rôle de « Gardien du Fauteuil ».

« Gardien du Fauteuil », c’est un peu un métier d’intérimaire pour Premier Vassal, en mieux payé tout de même, surtout quand on peut cumuler en gardant sous sa coupe une petite Baronnie. On se glisse alors dans les chaussons du Seigneur, enfin, on les emprunte. Car lorsque le Seigneur décide de faire une inspection de contrôle, entre ses nombreux voyages, il vient reprendre son Fauteuil l’histoire de quelques heures.

Là, le Premier Vassal s’agenouille pour enfiler avec déférence ses chaussons toujours chauds au Seigneur, chaussons qu’il a à peine usés en son absence car il sait combien le Seigneur y tient. Puis il va se réfugier dans une antichambre, pour peaufiner son rapport sur les événements qu’il a gérés durant son intérim. A ce moment, il a bien une goutte de sueur qui perle dans son dos, même s’il sait que le Seigneur l’apprécie. Faut dire qu’il en a tant vu des chutes de Premiers Vassaux au gré des humeurs du Seigneur. Les questions le taraudent : a-t-il pris les bonnes décisions, trop, pas assez ? L’espace d’un instant, c’est la tempête dans la tête du Premier Vassal. Mais il est fier de parvenir à donner le change et à afficher, devant le Seigneur, la décontraction liée à son rang de Premier Vassal. C’est qu’il a eu de bons précepteurs à l’Ecole Nationale des Vassaux, qui l’ont parfaitement formé à l’obéissance habilement dissimulée sous de fausses certitudes. Le tout couplé à un mimétisme seigneurial à toute épreuve.

Ce qui est pénible avec le Seigneur, c’est qu’il ne dit jamais « oui » ou « non », « c’est bien » ou « c’est pas bien ». Ça, c’est un truc lié au fonctionnement même des Seigneurs. Quand un vassal sort de la pièce après un rapport, il ne peut ni ne doit savoir ce que pense réellement son Seigneur. Notre Premier Vassal sait surtout que, pendant son rapport, la différence entre un séjour dans les douves infestées de crocodiles et la tour confortable du château se joue à un pas sur le bord du pont levis. Un peu trop à gauche (où à droite, selon le côté du pont qu’empruntent usuellement le Seigneur et, de fait, les vassaux) et c’est la catastrophe.

Si ça tourne mal, tout se joue sur la capacité d’un vassal à nager suffisamment vite pour rejoindre la rive et échapper aux crocodiles. Car les crocodiles se font une opinion sur lui sitôt la chute advenue. « A remplacer le Seigneur, ce Premier Vassal est devenu bien gras, il y a tant à manger sur l’os ! Dépeçons tout ça dans la douve publique ! », clament en cœur les reptiles restés patiemment à l’affût d’un événement aussi festif que peut l’être une telle chute. Et pas facile de leur échapper quand on est un vassal lambda (pléonasme, je le consens). Si l’on réchappe d’une telle mésaventure, perdre au moins une jambe ou finir émasculé reste le lot commun. Mais l’espoir ne meurt pas, malgré les déboires. N’a-t-on pas déjà vu nombre de vassaux, même culs de jatte ou eunuques, revenir en grâce ? Dans le Fief, on peut toujours espérer, à la faveur de la chute d’un autre.

Mais nous n’en sommes fort heureusement pas là ! Le Premier Vassal s’est très bien sorti de son rapport au Seigneur. Il croit même avoir vu, dans le geste le congédiant, un semblant d’aval aux actions qu’il a présentées. Il est tout de même resté prudent lorsqu’il a détaillé ses différents points. Comme le Seigneur est assez âgé, le Premier Vassal est allé s’inspirer de quelques bonnes idées d’il y a 30 ans. Rusé, ce Premier Vassal : certaines étaient celles du Seigneur lui-même que, l’âge aidant, il avait oubliées. Il les a repeintes dans une couleur neutre et les a glissées en mignardises dans le café gourmand que sa cour venait de servir pour fêter la divine visite. Il convient de préciser que le Premier Vassal, comme le Seigneur mais dans une moindre mesure, a aussi une cour qui s’agenouille devant lui, et évidemment rampe devant le Seigneur (un principe de poupées russes savamment décliné dans les petits potentats féodaux).

Bref, bien que tout ne soit pas parfaitement clair et que des zones d’interprétation sur la qualité du rapport subsistent, concluons de tout cela que le Seigneur est (plutôt) content. Soulagé, le Premier Vassal s’en satisfait et sa cour tout autant, celle-ci enchantée pour sa part de conserver son boulot, du moins jusqu’à la prochaine visite seigneuriale. Le Seigneur retourne à son aéroport et s’envole pour une nouvelle tournée prestigieuse à travers les différents Royaumes où il va porter bien haut la grandeur du sien, qu’il incarne avec perfection (je ne l’invente pas, ce sont les crocodiles qui le disent).

Le Premier Vassal se garde bien d’évoquer auprès de sa cour la teneur des échanges qu’il a eus avec le Seigneur. Il remet ses pieds dans les chaussons encore chauds, se laisse glisser dans le confortable Fauteuil, et convoque une réunion de bilan et perspectives des affaires du Fief pour le lendemain matin. Il respire un grand coup. Qu’il est bon de se sentir à nouveau Seigneur !

La cour reçoit le message. Les plus proches serviteurs commencent à sentir une goutte de sueur perler dans leur dos. Le travail qu’ils ont fait va-t-il correspondre au souhait de leur édile, est-ce trop, pas assez ?

Le lendemain, à l’orée du débriefing, il règne une véritable excitation dans les couloirs du Palais. Certains collaborateurs, parmi les plus proches du Premier Vassal-redevenu-leur-Seigneur, en ont des fourmis dans le bas-ventre. C’est l’effet dopant des coulisses du pouvoir. Sûr qu’en sortant de la réunion, certains brilleront d’une telle aura que la jolie secrétaire intérimaire du 5ème finira dans leur lit.

Le débriefing est rapide, vu que rien n’est vraiment dit sur le rendez-vous de la veille. Suit un tour de table durant lequel les collaborateurs sont appelés à faire leur rapport et à énoncer leurs idées. Certains se laissent aller à des propositions osées, voire innovantes, puisées chez leurs propres collaborateurs. Ils ont toutefois bien pris soin de les repeindre d’une couleur neutre, afin de les rendre plus acceptables. Le Premier Vassal tique pourtant. Il se dit que, bien qu’elles semblent déjà repeintes, il lui faudra sans doute passer une deuxième couche à ces propositions, afin qu’elles puissent être présentées en toute sécurité au Seigneur lors de sa prochaine visite. Il décide finalement de demander à sa cour de passer d’ores et déjà la deuxième couche. En son for intérieur, il jugera au moment opportun s’il doit, ou non, en passer une troisième.

Toutes les idées nouvellement repeintes sont maintenant sur la table. Il s’agit de vite les traiter, les hiérarchiser, les trier. En effet, le Premier Vassal a invité quelques amis de la noblesse locale pour un banquet lors duquel il a prévu d’évoquer la visite seigneuriale de la veille. Il en profitera pour donner à ces petits nobles quelques consignes en jouant habilement du « Le Seigneur a dit… ». C’est de bonne guerre, ils le croient tous. Après tout, lorsque le Seigneur vient, c’est bien à lui, son Premier Vassal, qu’il demande un rapport, et pas à ces nobles, soumis et crédules, de seconde catégorie !

Le temps passe trop vite. L’heure du banquet approche. Le Premier Vassal balaie une dernière fois les idées : trop, pas assez, trop, pas assez… Il faut décider. « Gouverner, c’est décider », ces mots du Seigneur résonnent dans sa tête. Il se cale au fond du Fauteuil et balaie l’assistance du regard. Sa décision est prise.

La cour se fige, saisie dans l’attente insoutenable des grands arbitrages qui conditionneront la vie du Fief pour les mois à venir.

Alors le Premier Vassal, du haut de sa superbe, prend la parole et énonce les orientations qui marquent et continueront de marquer fièrement sa gouvernance intérimaire : « Et si on ne faisait… rien ? ».

Comme un chien dans un cimetière (mais un 9 janvier)

Je me dis heureux de ne pas être sur les réseaux sociaux à faire tourner en boucle les mêmes mots et les mêmes remarques que ceux qui envahissent sans vergogne ma tristesse et mon intimité ces deux derniers jours. Ces mots qui font plaisir à entendre à ceux qui les relaient dans les miroirs déformants aux alouettes.

Ou comment aller chercher ailleurs, chez l’ennemi invisible et fondamentaliste, les causes d’un problème qui est consubstantiel à la nature même de notre société, de notre pays, de notre monde, à la façon dont il est dirigé, où l’individualisme est prôné comme une valeur essentielle.

Réjouissons-nous, d’ailleurs, du bel élan de solidarité de nos amis américains dont nous nous inspirons si bien pour exclure notre voisin et le transformer en monstre de notre quotidien. Terroristes des cités françaises ou tueur en série des campagnes texanes, quelle différence en fait ? L’issue malheureuse, dans un cas comme dans l’autre, d’une grossesse en situation de pré-éclampsie sociale.

C’est qu’elle a bon dos la liberté d’expression aujourd’hui, dans une France de gauche où tous les marqueurs, en premier lieu ceux de la culture, sont foulés aux pieds (oui, au-delà de journalistes, ce sont aussi des artistes qu’on a assassiné. Fallait-il le rappeler ?).

Se souvient-on du nombre de fois où Charlie est mort et ressuscité ? Combien de fois on a considéré que les lois du marché, qui ont droit de vie et de mort sur un journal, étaient bien plus importantes que cette liberté d’expression qu’on encense aujourd’hui à tout-va ? Combien de dépôts de bilan, de sauvetages in extremis d’organes de presse ou de maisons d’édition libres grâce au militantisme d’une poignée ? Tout cela sous les yeux « d’autorités » qui se foutent bien de la disparition de cette liberté d’expression-là, pas assez aux ordres.

Alors aujourd’hui, il faut tous sauver Charlie, cause nationale, parce que ceux qui faisaient le boulot de le sortir de la merde tous les quatre matins sont vraiment morts. Cause nationale ? Cause toujours.

J’ai horreur de mes tympans si sensibles dans ces moments. J’entends d’ici les conversations feutrées de cabinets ministériels sur l’avantage à tirer d’une telle crise pour l’image d’un président où d’un premier ministre. Faudrait une bonne guerre, ma bonne dame, comme disait papa quand, déjà, ça allait mal (et encore, on n’était que sous Giscard !).

À la tristesse d’hier, d’avoir vu disparaître des personnes qu’on avait tous un peu dans nos familles, et un qui comptait dans mes amis, succède aujourd’hui une forme de dégoût. Et finalement, pas franchement envie d’agir, surtout pas maintenant. Juste suivre en silence le corbillard, assez loin des corbeaux qui lui sucent la roue.

C’est peut être lâche de ne vouloir rien faire, et ça me passera sans doute.

C’est juste un jour chagrin, et nihiliste.