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La dame derrière l’hygiaphone

« – Vous pouvez parler plus fort ? »

La dame derrière l’hygiaphone n’a même pas levé les yeux du formulaire type que je lui ai remis. Je me retourne un peu gêné. La salle d’accueil (plutôt le sas, tant la pièce est petite) est comble. Et étonnamment calme. Le calme des gens résignés, sans doute. Sur le sol, une ligne jaune. « Ne pas dépasser pour raisons de confidentialité ». Mais la ligne est juste à 50 centimètres derrière mes talons et il va falloir que je parle plus fort, car la dame derrière l’hygiaphone veut entendre distinctement mon histoire. Pas seulement la lire sur le formulaire où j’ai déjà minutieusement tout exposé. Lire prend du temps. Elle n’a pas ce temps.

A son corps défendant, il faut dire que ça se bouscule au portillon. Je respire un grand coup pour trouver le courage nécessaire. Un copain, qui a connu ça, m’a dit qu’il ne fallait pas avoir honte. C’est le problème de plein de gens. Ils viennent là, ont trop honte, et personne ne les aide. C’est d’ailleurs ce qui constitue une partie des économies masquées du système et permet de minimiser un peu l’ampleur de la misère.

Alors je me lance à haute voix, m’apercevant à ce moment-là que j’avais bel et bien murmuré lors de ma première tentative :

« – Je viens de perdre mon appartement parce que je ne pouvais plus payer mon loyer, je suis à la rue… avec ma femme…. On s’est marié il y a deux mois aujourd’hui… »

A mesure que je débite la suite de mon histoire, la dame derrière l’hygiaphone coche des cases sur un formulaire à elle. Couple de moins de 25 ans, sans emploi, aucune aide, sans domicile fixe… Elle me propose des places d’hébergement d’urgence. J’ai le malheur de répondre que nous pouvons encore dormir quelques nuits chez un ami étudiant, que celui-ci doit laisser son appartement très bientôt, pour les vacances d’été, que là les problèmes commenceront vraiment. La dame derrière l’hygiaphone me passe une soufflante. Je lui fais perdre son temps. Nous ne sommes pas une urgence. Il y a tellement de gens qui attendent, dont certains seront même obligés de revenir demain, dont certains sont « vraiment à la rue », gronde-t-elle. J’insiste. Je lui dis que c’est mon cas, que j’ai attendu deux jours mon tour, que je ne veux pas être pris de court. Putain ! Que je veux juste m’en sortir, anticiper l’inévitable ! Pourquoi elle ne comprend pas ça ?

Je parle fort maintenant, bien trop fort. Je me retourne, les gens discutent tout bas entre eux, me regardant. Pas surpris, non. C’est juste une occasion de lier.

La dame derrière l’hygiaphone m’observe. J’essaie de décrypter son regard, mais c’est impossible. Elle en voit trop, des comme moi. Des pires certainement aussi, d’où l’hygiaphone. De ce côté-ci, je ne sais pas ce qui traverse mon regard, je suis peut-être en train de la supplier. Sans doute.

Après de longues secondes, je vois ses lèvres se pincer. Je suppose qu’on ressent ça au moment d’un verdict : le trouble, la peur, l’espoir, la colère… bref, le gloubiboulga émotionnel dans la tête.

La dame derrière l’hygiaphone finit par hocher la tête et soupirer. Une seule pensée me traverse l’esprit : « C’est mort ». Pourtant, elle saisit un tampon, l’appose en bas du formulaire qu’elle me rend après avoir griffonné quelques mots dessus.

« Vous avez rendez-vous demain matin à 10h avec l’assistante sociale… »

Je n’en crois pas mes oreilles. Mon ami m’a dit aussi que si je passais cette étape, si je réussissais à obtenir un rendez-vous avec une assistante sociale, j’aurais déjà fait une bonne partie du chemin. Une petite lueur s’allume au fond de mon cerveau, resté en état de choc depuis des semaines que l’incertitude dure.

« … Et surtout venez avec votre femme, c’est important que l’assistante sociale vous connaisse et vous entende tous les deux exposer votre situation ».

J’ai bien compris le message, on viendra avec nos mines de joli petit couple propre sur lui, mais total à la dérive. On va apprendre… à se vendre. Vendre notre histoire, vendre notre misère, être meilleurs que « la concurrence ». Les places sont chères, je l’ai vite compris.

Je souris à la dame derrière l’hygiaphone, mais déjà elle ne me voit plus.

« Suivant ! »

Un autre anonyme franchit la ligne jaune.

Le rendez-vous du lendemain s’est bien passé. Quelques jours plus tard, nous avons trouvé un petit appartement. L’assistante sociale nous a orienté sur toutes les démarches à faire et, comme j’ai la chance d’être débrouillard et d’avoir un bagage intellectuel correct, j’ai écrit partout de belles lettres motivées et pleines de détails. J’ai rencontré tout le monde, et obtenu mois après mois tout ce que le système pouvait me proposer. Certains, dans leurs discours ou leurs fantasmes, m’ont sans doute collé l’image de l’assisté, qui profite et abuse. L’éternelle rengaine de ceux qui vont bien. Mais ce furent bel et bien des années éprouvantes. J’ai appris à ravaler ma honte en toute circonstance, dans ces rendez-vous où je me foutais à poil, comme lorsque je traversais la ville avec mes colis d’aide alimentaire. J’ai compris amèrement cette chose essentielle : dans le système, il ne faut jamais avoir honte si on veut survivre. Il faut parler, demander, toujours demander, écrire, rencontrer. Surtout ne jamais disparaître, exister encore plus fort que quand tout va bien. Exister plus que d’autres. Et bien sûr il y a l’indispensable coup du destin qui fait tourner la roue bien ou mal. Les chances sont inégales, dans ce système comme dans les autres.

Plus tard un petit boulot dans une station-service m’a permis de reprendre mes études. Ce n’était pas la grande vie, loin de là, et le repas de Noël du CCAS fut souvent complété par quelques boîtes de foie gras volées à la grande distribution. Quant à EDF, je les remercie encore pour la simplicité de leurs anciens compteurs qu’on pouvait déplomber, de manière à se chauffer un tant soit peu les soirs d’hiver.

Un jour, j’ai quitté tout ça. Le message d’un vieux copain sur le répondeur téléphonique : un premier boulot, un vrai, loin d’ici. Le déménagement fut financé par le remboursement de la caution de mon logement. Un comble, alors que les services sociaux l’avaient payée pour moi. L’un des nombreux paradoxes du système, comme si, en prime, il me remerciait de l’avoir si bien utilisé…

Les années ont passé. Je suis resté débrouillard, j’ai gravi les échelons d’un autre système, celui qui menait à l’emploi fixe et à la propriété privée. Un toit sur ma tête, rassurant. Aujourd’hui, je paye mes impôts comme on rembourse une dette à la société.

Hier j’ai parlé avec un jeune gars de ma boîte, en fin de contrat. Il a trois gosses et sa femme ne bosse pas. Il me demandait de faire quelque chose pour lui. Aux cadres de faire le sale boulot et de choisir qui va partir et qui va rester. Mon système n’a plus d’argent, paraît-il.

Ce gars, il m’attendait derrière sa ligne jaune.

J’étais sa dame derrière l’hygiaphone.